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MONDE ARABE                                                                          9


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                                                                        Moyen-Orient


                                   DE BAGHDAD À BEYROUTH,



                                L'AXE IRANIEN SE FRAGILISE




              Conspué dans les manifestations en Irak, l'Iran voit également le Hezbollah fragilisé par la contestation au Liban. La République islamique
                                                        pourrait être la grande perdante de ce vent de révolte.

                  'est l'Irak qui a ouvert le
                  bal le mois dernier. Le 1er
            Coctobre, des milliers de
            manifestant·es descendent dans
            les rues de Bagdad pour réclamer
            emplois et services publics et dé-
            noncer une corruption générali-
            sée.
            Les protestataires appellent dés-
            ormais à la démission du Premier
            ministre chiite, Adel Abdel-Mehdi,
            propulsé au pouvoir il y a un an à
            la suite d'un compromis irano-
            américain.

                   «Iran, dehors!»

            Dans la contestation, l'Iran est
            pointé du doigt. «Iran dehors!»,
            fulminent dans les cortèges les
            manifestant·es. Le 4 novembre,
            une foule en colère a tenté d'in-
            cendier le bâtiment du consulat
            iranien à Kerbala, la grande ville
            sainte chiite située dans le centre
            du pays, tandis que des drapeaux
            irakiens ont été déployés sur la fa-
            çade de l'édifice pour exprimer le  quième des jeunes souffrent du  trente ans, la contestation a  nifestant·es réclament désormais  Le 30 octobre, le guide suprême
            refus de l'ingérence iranienne.  chômage et de la stabilité à la-  gagné les régions chiites, tradi-  la formation d'un gouvernement  iranien a réagi aux manifestations
            La même scène s'était déjà pro-  quelle aspire la population depuis  tionnellement dominées par le  transitoire de technocrates indé-  qui agitent l'Irak et le Liban, esti-
            duite il y a un an à Bassorah, où  des décennies. L'Irak est considéré  Hezbollah et son allié Amal. Les  pendant des partis au pouvoir, qui  mant que celles-ci étaient instru-
            des centaines de contestataires  comme l'un des États les plus cor-  manifestant·es s'en s'ont pris à  serait chargé d'organiser des élec-  mentalisées par Washington. «Je
            avaient mis le feu à la représenta-  rompus au monde: il est classé  plusieurs représentants des deux  tions anticipées.  recommande à ceux qui contrô-
            tion diplomatique de Téhéran.  168e sur 180 pays par l'ONG  formations.                Si elle aboutit, cette formule ex-  lent l'Irak et le Liban de remédier
            Les manifestations ne sont pas  Transparency International.  Le 18 octobre, des protestataires  cluerait de fait le Hezbollah, au  à l'insécurité et à la tourmente
            rares en Irak, mais c'est la pre-                         ont notamment mis le feu au bu-  même titre que ses congénères  créées dans leur pays par les
            mière fois que la contestation  Le Hezbollah libanais     reau du député Mohammad Raad,  des différents partis. Un tel scéna-  États-Unis, le régime sioniste, cer-
            prend cette ampleur.                  fragilisé           l'une des principales figures du  rio serait problématique pour ce  tains pays occidentaux et l'argent
            Depuis la chute de Saddam Hus-                            Parti de Dieu, dans son fief de Na-  dernier: seule milice à ne pas  de certains pays réactionnaires»,
            sein en 2003, l'influence de la Ré-  À Téhéran, la fronde contre la Ré-  batiyé, au sud du pays. Du jamais  avoir déposé les armes après la  a déclaré Ali Khamenei.
            publique islamique est prégnante  publique islamique dans les villes  vu dans ces districts où les oppo-  guerre, le Parti de Dieu compte
            à tous les niveaux de la société:  chiites du pays inquiète le régime  sant·es au Hezbollah subissent  justement sur une couverture po-  Quid des États-Unis?
            administratif, économique (l'Iran  des ayatollahs. D'autant qu'un  souvent intimidations et sévères  litique au sein de l'exécutif liba-
            est le premier partenaire com-  autre statut quo menace de voler  représailles.        nais pour légitimer la présence de  Les États-Unis sont engagés dans
            mercial du pays), social ou encore  en éclat au Liban, où le Hezbollah  Si dans les slogans hostiles à la  son arsenal militaire.  un bras de fer avec l'Iran, à qui ils
            sécuritaire.                 –son proxy le plus puissant dans  classe politique, le chef du Hez-  Ces dernières années, la milice  mènent une guerre économique
            Partout dans le pays, des écoles et  la région– jouissait récemment  bollah Hassan Nasrallah reste re-  était parvenue, forte de son al-  sans merci. Les lourdes sanctions
            centres culturels sont financés par  d'une confortable assise poli-  lativement  épargné  liance scellée en 2005 avec le parti  imposées au pays ont contribué à
            Téhéran, qui arme également plus  tique.                  –contrairement à Nabih Berri, lea-  du Courant patriotique libre (CPL),  assécher les réseaux clientélistes
            d'une quarantaine de milices, une  Mais au pays du Cèdre aussi,  der d'Amal et chef du Parlement  la formation fondée par le prési-  des relais de la République isla-
            grande partie étant rassemblées  l'exaspération populaire est à son  libanais, nommément conspué  dent de la République Michel  mique au Moyen-Orient.
            sous la bannière des Unités de  comble. Les Libanais·es manifes-  depuis le début des manifesta-  Aoun, à conforter sa présence sur  Le Hezbollah, notamment, n'est
            mobilisation populaire (Hachd al-  tent sans discontinuer depuis un  tions–, le poulain de Téhéran ne  l'échiquier politique libanais. Lors  plus en mesure de financer
            Chaabi).                     mois dans toutes les villes du  convainc plus autant qu'avant.  des dernières élections en 2018, le  comme avant son système d'aide
            Celles-ci sont à la manœuvre dans  pays. L'objet de leur mécontente-                   Hezbollah avait même réussi, avec  sociale (santé, école, indemnités
            la répression féroce s'abattant sur  ment: des dirigeants jugés cor-  Gouvernement     ses alliés du CPL et d'Amal, à ra-  aux familles de combattants).
            les manifestant·es depuis le début  rompus et incapables de redresser  de technocrates  fler une relative majorité parle-  Déterminé à mettre son rival à
            du soulèvement, qui a fait   une économie au bord de l'effon-                          mentaire.                    genou, Washington mise sur un
            jusqu'ici plus de 330 morts et des  drement. Le pays croule sous une  Parmi les contestataires, de nom-  Le vent de révolte qui souffle de-  soulèvement populaire en Iran
            milliers de blessé·es.       dette équivalente à 150% de son  breux chiites lui reprochent de  puis un mois au Liban risque fort  pour faire chuter le régime des
            Loin de bénéficier aux Irakien·nes,  PIB et plus d'un·e habitant·e sur  privilégier son expansion régio-  de balayer ces acquis. Au grand  ayatollahs. La stratégie com-
            cette mainmise n'a fait que nourrir  quatre vit sous le seuil de pau-  nale aux questions socioécono-  dam de Téhéran, le parti pourrait  mence visiblement à porter ses
            davantage le clientélisme et la  vreté.                   miques locales et de couvrir des  pour la première fois se voir dés-  fruits: après l'Irak et le Liban, l'Iran
            corruption au détriment du ren-  Le chef du Hezbollah, Hassan  personnalités corrompues au sein  avoué dans les urnes, ou du  est depuis le 15 novembre le
            forcement d'un État fantoche, du  Nasrallah, ne convainc plus autant  de l'État. Après avoir obtenu la  moins son allié du CPL, qui fait  théâtre de grandes manifestations
            développement    économique  qu'avant.                    démission du Premier ministre  l'objet des critiques les plus vives  contre la hausse soudaine du prix
            dans un pays où plus d'un cin-  Pour la première fois depuis  Saad Hariri le 29 octobre, les ma-  de la part des contestataires.  de l'essence.
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