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MONDE ARABE 9
Dimanche 24 Novembre 2019
Moyen-Orient
DE BAGHDAD À BEYROUTH,
L'AXE IRANIEN SE FRAGILISE
Conspué dans les manifestations en Irak, l'Iran voit également le Hezbollah fragilisé par la contestation au Liban. La République islamique
pourrait être la grande perdante de ce vent de révolte.
'est l'Irak qui a ouvert le
bal le mois dernier. Le 1er
Coctobre, des milliers de
manifestant·es descendent dans
les rues de Bagdad pour réclamer
emplois et services publics et dé-
noncer une corruption générali-
sée.
Les protestataires appellent dés-
ormais à la démission du Premier
ministre chiite, Adel Abdel-Mehdi,
propulsé au pouvoir il y a un an à
la suite d'un compromis irano-
américain.
«Iran, dehors!»
Dans la contestation, l'Iran est
pointé du doigt. «Iran dehors!»,
fulminent dans les cortèges les
manifestant·es. Le 4 novembre,
une foule en colère a tenté d'in-
cendier le bâtiment du consulat
iranien à Kerbala, la grande ville
sainte chiite située dans le centre
du pays, tandis que des drapeaux
irakiens ont été déployés sur la fa-
çade de l'édifice pour exprimer le quième des jeunes souffrent du trente ans, la contestation a nifestant·es réclament désormais Le 30 octobre, le guide suprême
refus de l'ingérence iranienne. chômage et de la stabilité à la- gagné les régions chiites, tradi- la formation d'un gouvernement iranien a réagi aux manifestations
La même scène s'était déjà pro- quelle aspire la population depuis tionnellement dominées par le transitoire de technocrates indé- qui agitent l'Irak et le Liban, esti-
duite il y a un an à Bassorah, où des décennies. L'Irak est considéré Hezbollah et son allié Amal. Les pendant des partis au pouvoir, qui mant que celles-ci étaient instru-
des centaines de contestataires comme l'un des États les plus cor- manifestant·es s'en s'ont pris à serait chargé d'organiser des élec- mentalisées par Washington. «Je
avaient mis le feu à la représenta- rompus au monde: il est classé plusieurs représentants des deux tions anticipées. recommande à ceux qui contrô-
tion diplomatique de Téhéran. 168e sur 180 pays par l'ONG formations. Si elle aboutit, cette formule ex- lent l'Irak et le Liban de remédier
Les manifestations ne sont pas Transparency International. Le 18 octobre, des protestataires cluerait de fait le Hezbollah, au à l'insécurité et à la tourmente
rares en Irak, mais c'est la pre- ont notamment mis le feu au bu- même titre que ses congénères créées dans leur pays par les
mière fois que la contestation Le Hezbollah libanais reau du député Mohammad Raad, des différents partis. Un tel scéna- États-Unis, le régime sioniste, cer-
prend cette ampleur. fragilisé l'une des principales figures du rio serait problématique pour ce tains pays occidentaux et l'argent
Depuis la chute de Saddam Hus- Parti de Dieu, dans son fief de Na- dernier: seule milice à ne pas de certains pays réactionnaires»,
sein en 2003, l'influence de la Ré- À Téhéran, la fronde contre la Ré- batiyé, au sud du pays. Du jamais avoir déposé les armes après la a déclaré Ali Khamenei.
publique islamique est prégnante publique islamique dans les villes vu dans ces districts où les oppo- guerre, le Parti de Dieu compte
à tous les niveaux de la société: chiites du pays inquiète le régime sant·es au Hezbollah subissent justement sur une couverture po- Quid des États-Unis?
administratif, économique (l'Iran des ayatollahs. D'autant qu'un souvent intimidations et sévères litique au sein de l'exécutif liba-
est le premier partenaire com- autre statut quo menace de voler représailles. nais pour légitimer la présence de Les États-Unis sont engagés dans
mercial du pays), social ou encore en éclat au Liban, où le Hezbollah Si dans les slogans hostiles à la son arsenal militaire. un bras de fer avec l'Iran, à qui ils
sécuritaire. –son proxy le plus puissant dans classe politique, le chef du Hez- Ces dernières années, la milice mènent une guerre économique
Partout dans le pays, des écoles et la région– jouissait récemment bollah Hassan Nasrallah reste re- était parvenue, forte de son al- sans merci. Les lourdes sanctions
centres culturels sont financés par d'une confortable assise poli- lativement épargné liance scellée en 2005 avec le parti imposées au pays ont contribué à
Téhéran, qui arme également plus tique. –contrairement à Nabih Berri, lea- du Courant patriotique libre (CPL), assécher les réseaux clientélistes
d'une quarantaine de milices, une Mais au pays du Cèdre aussi, der d'Amal et chef du Parlement la formation fondée par le prési- des relais de la République isla-
grande partie étant rassemblées l'exaspération populaire est à son libanais, nommément conspué dent de la République Michel mique au Moyen-Orient.
sous la bannière des Unités de comble. Les Libanais·es manifes- depuis le début des manifesta- Aoun, à conforter sa présence sur Le Hezbollah, notamment, n'est
mobilisation populaire (Hachd al- tent sans discontinuer depuis un tions–, le poulain de Téhéran ne l'échiquier politique libanais. Lors plus en mesure de financer
Chaabi). mois dans toutes les villes du convainc plus autant qu'avant. des dernières élections en 2018, le comme avant son système d'aide
Celles-ci sont à la manœuvre dans pays. L'objet de leur mécontente- Hezbollah avait même réussi, avec sociale (santé, école, indemnités
la répression féroce s'abattant sur ment: des dirigeants jugés cor- Gouvernement ses alliés du CPL et d'Amal, à ra- aux familles de combattants).
les manifestant·es depuis le début rompus et incapables de redresser de technocrates fler une relative majorité parle- Déterminé à mettre son rival à
du soulèvement, qui a fait une économie au bord de l'effon- mentaire. genou, Washington mise sur un
jusqu'ici plus de 330 morts et des drement. Le pays croule sous une Parmi les contestataires, de nom- Le vent de révolte qui souffle de- soulèvement populaire en Iran
milliers de blessé·es. dette équivalente à 150% de son breux chiites lui reprochent de puis un mois au Liban risque fort pour faire chuter le régime des
Loin de bénéficier aux Irakien·nes, PIB et plus d'un·e habitant·e sur privilégier son expansion régio- de balayer ces acquis. Au grand ayatollahs. La stratégie com-
cette mainmise n'a fait que nourrir quatre vit sous le seuil de pau- nale aux questions socioécono- dam de Téhéran, le parti pourrait mence visiblement à porter ses
davantage le clientélisme et la vreté. miques locales et de couvrir des pour la première fois se voir dés- fruits: après l'Irak et le Liban, l'Iran
corruption au détriment du ren- Le chef du Hezbollah, Hassan personnalités corrompues au sein avoué dans les urnes, ou du est depuis le 15 novembre le
forcement d'un État fantoche, du Nasrallah, ne convainc plus autant de l'État. Après avoir obtenu la moins son allié du CPL, qui fait théâtre de grandes manifestations
développement économique qu'avant. démission du Premier ministre l'objet des critiques les plus vives contre la hausse soudaine du prix
dans un pays où plus d'un cin- Pour la première fois depuis Saad Hariri le 29 octobre, les ma- de la part des contestataires. de l'essence.