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Aimé Césaire
tant révoltés à plusieurs reprises depuis l’occupation française et der- nièrement encore, en 1947, M. Mannoni, fidèle à ses prémisses, vous expliquera qu’il s’agit là d’un comportement purement névrotique, d’une folie collective, d’un comportement d’amok ; que d’ailleurs, en la circonstance, il ne s’agissait pas pour les Malgaches de partir à la conquête de biens réels, mais d’une « sécurité imaginaire », ce qui implique évidemment que l’oppression dont ils se plaignent est une oppression imaginaire. Si nettement, si démentiellement imaginaire, qu’il n’est pas interdit de parler d’ingratitude monstrueuse, selon le type classique du Fidjien qui brûle le séchoir du capitaine qui l’a guéri de ses blessures.
Que, si vous faîtes la critique du colonialisme qui accule au déses- poir les populations les plus pacifiques, M. Mannoni vous expliquera qu’après tout, le responsable, ce n’est pas le Blanc colonialiste, mais les Malgaches colonisés. Que diable ! Ils prenaient les Blancs pour des dieux et attendaient d’eux tout ce qu’on attend de la divinité !
Que si vous trouvez que le traitement appliqué à la névrose mal- gache a été un peu rude, M. Mannoni, qui a réponse à tout, vous prou- vera que les fameuses brutalités dont on parle ont été très largement exagérées, que nous sommes là en pleine fiction... névrotique, que les tortures étaient des tortures imaginaires appliquées par des « bour- reaux imaginaires ». Quant au gouvernement français, il se serait montré singulièrement modéré, puisqu’il s’est contenté d’arrêter les députés malgaches, alors qu’il aurait dû les sacrifier, s’il avait voulu res- pecter les lois d’une saine psychologie.
Je n’exagère rien. C’est M. Mannoni qui parle : « Suivant des chemins très classiques, ces Malgaches transformaient leurs saints en martyrs, leurs sauveurs en boucs émissaires ; ils voulaient laver leurs péchés imaginaires dans le sang de leurs propres dieux. Ils étaient prêts, même à ce prix, ou plutôt à ce prix seulement, à renverser encore une fois leur attitude. Un trait de cette psychologie dépendante semblerait être que, puisque nul ne peut avoir deux maîtres, il convient que l’un des deux soit sacrifié à l’autre. La partie la plus troublée des colonialistes de Tananarive comprenait confusément l’essentiel de cette psychologie du sacrifice, et ils réclamaient leurs victimes. Ils assiégeaient le Haut-
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