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Aimé Césaire
C’est clair, pour M. Yves Florenne, c’est le sang qui fait la France et les bases de la nation sont biologiques : « Son peuple, son génie sont faits d’un équilibre millénaire, vigoureux et délicat à la fois et... certaines ruptures inquiétantes de cet équilibre coïncident avec l’infu- sion massive et souvent hasardeuse de sang étranger qu’elle a dû subir depuis une trentaine d’années. »
En somme, le métissage, voilà l’ennemi. Plus de crise sociale ! Plus de crise économique ! Il n’y a plus que des crises raciales ! Bien enten- du, l’humanisme ne perd point ses droits (nous sommes en Occident), mais entendons-nous :
« Ce n’est pas en se perdant dans l’univers humain avec son sang et son esprit, que la France sera universelle, c’est en demeurant elle- même. » Voilà où en est arrivée la bourgeoisie française, cinq ans après la défaite de Hitler ! Et c’est en cela précisément que réside son châ- timent historique : d’être condamnée, y revenant comme par vice, à remâcher le vomi de Hitler.
Car enfin, M. Yves Florenne en était encore à fignoler des romans paysans, des « drames de la terre », des histoires de mauvais œil, quand, l’œil autrement mauvais qu’un agreste héros de jettatura, Hitler annon- çait :
« Le but suprême de l’État-Peuple est de conserver les éléments ori- ginaires de la race qui, en répandant la culture, créent la beauté et la dignité d’une humanité supérieure. »
Cette filiation, M. Yves Florenne la connaît. Et il n’a garde d’en être gêné. Fort bien, c’est son droit.
Comme ce n’est pas notre droit de nous en indigner.
Car enfin, il faut en prendre son parti et se dire, une fois pour toutes, que la bourgeoisie est condamnée à être chaque jour plus hargneuse, plus ouvertement féroce, plus dénuée de pudeur, plus sommairement barbare ; que c’est une loi implacable que toute classe décadente se voit transformée en réceptacle où affluent toutes les eaux sales de l’histoire ; que c’est une loi universelle que toute classe, avant de disparaître, doit préalablement se déshonorer complètement, omnilatéralement, et que c’est la tête enfouie sous le fumier que les sociétés moribondes poussent leur chant du cygne.
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