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Discours sur le colonialisme
Commissariat, assurant que, si on leur accordait le sang de quelques in- nocents, « tout le monde serait satisfait ». Cette attitude, humainement déshonorante, était fondée sur une aperception assez juste en gros des troubles émotionnels que traversait la population des hauts plateaux. »
De là à absoudre les colonialistes altérés de sang, il n’y a évidem- ment qu’un pas. La « psychologie » de M. Mannoni est aussi « désinté- ressée », aussi « libre », que la géographie de M. Gourou ou la théologie missionnaire du R.P. Tempels !
Et voici la saisissante unité de tout cela, la persévérante tentative bourgeoise de ramener les problèmes les plus humains à des notions confortables et creuses : l’idée du complexe de dépendance chez Mannoni, l’idée ontologique chez le R.P. Tempels, l’idée de « tropica- lité » chez Gourou. Que devient la Banque d’Indochine dans tout cela ? Et la Banque de Madagascar ? Et la chicote ? et l’impôt ? et la poignée de riz au Malgache ou au nhaqué ? Et ces martyrs ? Et ces innocents assassinés ? Et cet argent sanglant qui s’amasse dans vos coffres, mes- sieurs ? Volatilisés ! Disparus, confondus, méconnaissables au royaume des pâles ratiocinations.
Mais il y a pour ces messieurs un malheur. C’est que l’entendement bourgeois est de plus en plus rebelle à la finasserie et que leurs maîtres sont condamnés à se détourner d’eux de plus en plus pour applaudir de plus en plus d’autres moins subtils et plus brutaux. C’est très précisé- ment cela qui donne une chance à M. Yves Florenne. Et, en effet, voici, sur le plateau du journal Le Monde, bien sagement rangées, ses petites offres de service. Aucune surprise possible. Tout garanti, efficacité éprouvée, toute expérience faite et concluante, c’est d’un racisme qu’il s’agit, d’un racisme français encore maigrelet certes, mais prometteur. Oyez plutôt :
« Notre lectrice... (une dame professeur qui a eu l’audace de contre- dire l’irascible M. Florenne) éprouve, en contemplant deux jeunes métisses, ses élèves, l’émotion de fierté que lui donne le sentiment d’une intégration croissante à notre famille française... Son émotion serait- elle la même si elle voyait à l’inverse la France s’intégrer dans la famille noire (ou jaune ou rouge, peu importe), c’est-à-dire se diluer, dispa- raître ? »
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