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INTERNATIONAL 11
Mercredi 23 Octobre 2019
Crise sociale au Chili
LE PAYS EN PROIE
À UNE "VÉRITABLE GUERRE"
Le Président chilien, Sebastian Pinera, a qualifié les événements survenus en fin de semaine dans son pays d'une "véritable guerre contre
un ennemi puissant qui n'a aucune limite" après des attaques contre la totalité des stations de métro en signe de protestation contre
l'augmentation des tickets dans la pire crise sociale que le Chili a connue.
ous sommes en guerre vendredi. Dans la capitale chi-
contre un ennemi puis- lienne, qui compte sept millions
Nsant, implacable, qui ne d'habitants et est soumise à l'état
respecte rien ni personne et qui d'urgence et un couvre feu entre
est prêt à faire usage de la vio- 19H00 et 06H00 locales (22H00-
lence et de la délinquance sans 09H00 GMT), les transports pu-
aucune limite", déclare le chef de blics sont quasiment paralysés
l'Etat à la presse. avec l'arrêt total du métro et par-
Avec des mots d'ordre tels que tiel des bus. Les émeutes et les
"Marre des abus" ou "Le Chili s'est pillages ont fait sept morts depuis
réveillé", diffusés sur les réseaux vendredi dans la pire explosion
sociaux, le pays fait face à une des sociale qu'ait connue le Chili de-
pires crises sociales depuis des puis des décennies. Sans rien à
décennies. Celle-ci a été déclen- manger ni à boire, sans possibilité
chée par la simple annonce d'une de sortir de l'aéroport en raison
hausse du prix des tickets de du couvre-feu et de l'absence de
métro, de 800 à 830 pesos (envi- transports, les passagers atten-
ron 1,04 euro). Les revendications de l'armée en charge de la sécu- tements entre des personnes des images de télévision, ainsi dent patiemment. "En raison de la
ont ensuite débordé sur d'autres rité de Santiago a décrété samedi masquées et les forces spéciales qu'un supermarché et une situation actuelle à Santiago et
sujets, comme un modèle écono- un couvre-feu total dans la capi- de la police et de l'armée. Des concession automobile, dont le dans d'autres villes du Chili, le
mique où l'accès à la santé et à tale chilienne à partir de di- manifestations ont aussi eu lieu bâtiment s'est effondré. Des mil- groupe LATAM Airlines a dû annu-
l'éducation ressortent presque manche 01H00 GMT, au moment dans des grandes villes au bord liers de passagers ont été bloqués ler tous ses vols depuis l'aéroport
uniquement du secteur privé. ou le président de la République du Pacifique comme Valparaiso. dimanche, avec des vols annulés de Santiago entre 19H00 au-
Selon les autorités, 1.462 per- a fait des concessions quant aux Des militaires patrouillaient ainsi ou retardés à l'aéroport de San- jourd'hui et 10H00 demain" lundi,
sonnes ont été arrêtées, dont 644 motif déclencheur des événement samedi dans Santiago, pour la tiago en raison du couvre-feu dé- a annoncé la principale compa-
dans la capitale et 848 dans le en question en annonçant samedi première fois depuis le retour à la crété par le gouvernement chilien gnie latino-américaine qui a tou-
reste du pays. Au moins 16 auto- la suspension de la hausse des démocratie en 1990. Des manifes- face aux émeutes qui frappent le tefois maintenu deux vols sur
bus ont été incendiés, vendredi, et prix des tickets de métro à San- pays. Les couloirs du principal ter- Lima et un vers Madrid. La com-
Des vols annulés
une dizaine de stations de métro tiago. Des affrontements entre minal ont été convertis en dor- pagnie aérienne chilienne à bas
à l'aéroport de Santiago
totalement détruites, selon les au- manifestants et forces de l'ordre toirs où les passagers dormaient coûts JetSmart a également an-
torités. "L'ensemble du réseau est ont à nouveau éclaté samedi dans tations ont aussi eu lieu dans des sur le sol, pendant que d'autres noncé l'annulation de 11 vols in-
fermé en raison des émeutes et l'agglomération de Santiago, au grandes villes au bord du Paci- attendaient en longues files aux térieurs ainsi que d'un vol vers
des destructions", a annoncé le lendemain de la déclaration par le fique comme Valparaiso. Dans ce comptoirs des compagnies aé- Lima avec la reprogrammation
gestionnaire du métro, après des gouvernement de l'état d'ur- port, à 120 km a l'ouest de San- riennes dans l'attente d'informa- d'une vingtaine d'autres. Sky Air-
attaques contre presque l'intégra- gence" dans la capitale chilienne. tiago, des dizaines de manifes- tions sur leur vol. Des centaines line a annulé 20 vols. Plusieurs
lité des 164 stations. Devant la Un concert de casseroles déclen- tants ont incendié dans la soirée de départs ont été annulés ou re- compagnies internationales ont
gravité de la crise qui s'est dé- ché par des milliers de personnes le siège d'El Mercurio, le plus programmés après l'explosion de annoncé des retards sur leurs liai-
clenché inopinément, le général a rapidement dégénéré en affron- vieux quotidien du pays, selon colère sociale à Santiago depuis sons.
Crise en Équateur
Le printemps des bourdons
Le bilan de la crise sociale que vient de tra- ils nous appellent, nous ne leur envoyions sons quelques pommes de terre et un co- social existe depuis longtemps. Le décret
verser l'Equateur, avec de durs affronte- pas nos aliments? Que mangeraient-ils?», chon d’Inde. Je repars le cœur lourd après 883 suspendu le 14 octobre, est la goutte
ments entre manifestants et forces de se demande devant une caméra Ana Maria avoir partagé le quotidien de cette femme. d’eau qui a fait déborder le vase. L’applica-
l'ordre, est de huit morts et plus de mille Guacho, créatrice du Mouvement des indi- Je l’imagine battant le pavé avec des mil- tion des conditions du FMI a commencé
blessés. En cause, la hausse des prix des gènes du Chimborazo. Cette dame de 70 liers d’Indiens agriculteurs de la Sierra et avant la signature de l’accord. Dans un des
carburants. Analyse par Angèle Savino. ans me rappelle une paysanne rencontrée d’Amazonie. Les manifestants ne protes- documents de la Banque interaméricaine
Angèle Savino, journaliste et réalisatrice de lors d’un voyage en Équateur en juin der- taient pas seulement contre la hausse du développement (BID), on pouvait lire
documentaires, a vécu 13 ans au Vene- nier. Je parcours la Sierra centrale pour ad- spectaculaire des prix du carburant due à que la réforme fiscale et les licenciements
zuela. Elle travaille depuis longtemps avec mirer les merveilles de ce petit pays, situé la suppression des subventions. Ils deman- massifs étaient les conditions du FMI pour
les paysans et les peuples indigènes au centre de la terre. Je découvre le marché daient aussi la fin des concessions minières commencer à mettre en place les débour-
d’Amérique latine. aux légumes de Zumbahua et fais le tour et avaient d’autres revendications comme sements. L’État s’est endetté de plus de 11
Le 16 octobre, l’ONU a célébré la journée du cratère du volcan éteint Quilotoa, avant la défense de l’agriculture familiale. Le dé- milliards de dollars en un an et demi, dé-
mondiale de l’alimentation. Les Nations d’arriver au village indien de Chugchilán. cret 883 suspendu le 14 octobre, est la passant la dette contractée par l’ancien
unies ont joué un rôle de médiateur entre Elle ramasse avec son mari des pommes de goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Président Rafael Correa en 9 ans. «Tout cela
le gouvernement de Lenin Moreno et la terres dans le brouillard. Je m’approche «Cette explosion sociale est liée à la défla- a commencé en 2017, après 16 ans de di-
Confédération des Nations indigènes de d’eux et leur propose de les aider. Nous tion des produits agricoles ces deux der- minution continue de la pauvreté et des
l’Équateur (CONAIE), composée principale- passons toute l’après-midi à travailler la nières années. La baisse des prix des inégalités sociales. Ce n’est pas un hasard,
ment de petits paysans, les premières vic- terre. Tous ses enfants sont partis vivre en aliments affecte les conditions de vie des et ce n’est pas dû à un choc externe. Au-
times des ajustements du Fond monétaire ville, elle leur apportera sa récolte. Ses communautés indigènes, surtout dans la jourd’hui, les prix du pétrole sont au moins
international (FMI). mains sont usées après tant d’années de Sierra centrale, qui sont des producteurs 40 % plus élevés que pendant les derniers
«Nous, les Indiens, nous sommes nés de la travail. Elle vit à Latacunga chez ses enfants, pour le marché interne», explique Pablo mois du gouvernement de Correa, lorsqu’il
terre, nous vivons de la terre. Que se pas- et revient sur son lopin de terre deux fois Iturralde, chercheur au Centre des droits a dû faire face à un ralentissement écono-
serait-il si nous, les «Indiens sales», comme par mois. A la fin de la journée, nous cui- économiques et sociaux (CDES). Le malaise mique», souligne l’économiste.