Page 15 - Participe présent : Numéro 77 - automne 2019
P. 15

LA PAROLE AUX AUTEURS






          À 40 ans du soir
          À 40 ans du soir tapante, la terre et moi avons perdu Youssef, assas-  À 40 ans du soir, l’heure n’est pas encore l’heure. Que ceux qui
          siné lâchement par la mort, dans son sommeil, dans la couardise du   ressassent sans cesse, susurrant à mon oreille que « son heure était
          noir, sans oser le regarder dans les yeux. Un coup de poignard porté   arrivée, que cela était écrit sur son parchemin », qu’ils passent leur
          au cœur, un acte prémédité par la vie. Que ceux qui, pensant soula-  chemin. À midi de la vie, l’heure n’est même pas à la demi-heure !
          ger mon âme en peine, me conseillent de me rapprocher de Dieu au   À 40 ans du soir, la terre a englouti mon frère. Pesez-la en décennies,
          lieu de me raccrocher au fil du temps, malheur à eux. Cette nuit, je   ou n’en faites rien. Lisez juste, sentez puis mourez, car même le plus
          trempe ma plume directement dans mes yeux.
                                                                grand des rois n’a qu’un billet aller simple !
          À 40 ans du soir, votre Créateur a arraché mon âme sœur : mon frère.
          Une âme si bonne qu’elle engloutissait toutes les bassesses de Sa création.   À 40 ans du soir, le passé devient simple et le futur compliqué !
          Des histoires qui roulent dans ce sens, j’en ai par paquets, mais il me   Youssef, j’arrive. On arrive.
          faudrait toute une vie pour dessiner leurs mots. Or, si mes calculs   Soufiane Chakkouche
          sont bons, il ne me reste qu’une moitié, de vie ; cette même part qu’il
          n’aura jamais.



          Le ciel s’enfarge dans de houleux nuages.             La mer ne sait plus si tenir sa place ou conquérir les rivages
          En bas, la rivière s’ouvre les veines dans des terres brulantes.   qui la limite.
          Qu’importe la transhumance des monarques, si demain tes cheveux   Je compte les fils reliant les feuilles d’ylang-ylang aux sombres nattes
          sont gerbes folles ?                                  des nuits en allées.
          Parle-moi du silence des choses au crépuscule, de la musique des   Ah, que ne donnerais-je pour un nouveau matin aux pieds nus.
          mots nostalgiques pour blessures secrètes.            Un matin qui ramène le chant du rossignol.
          Tes mains se rident chaque jour au contact des larmes traçant sillons   Un matin qui danse autour du soleil laissé à ses caprices d’enfant.
          de sel.                                               Se peut-il que le chagrin soit parure à l’âme ?
          Demain, quand ton chant s’arrêtera, nul ne pourra faire la part
          des choses, encore moins celle du feu jailli des étoiles filantes.  Elsie Suréna
          Ton souvenir est un linceul où succombe le temps, lourd de
          non-dits et de rendez-vous ratés.



          Je la côtoie depuis ma tendre enfance.    je ne verrai jamais. Elle m’a permis de    je quitterai cette Terre alors qu’elle a encore
          Elle m’a fait pleurer, rire, rêver. Tout en   grandir, dans mon être et dans mes   tant à me donner, que nos liens peuvent en-
          restant sur ma chaise ou dans mon lit, elle   pensées, mais aussi, dans la vie de tous les   core se solidifier. Je me demande si on peut
          m’a permis de voyager, de connaître d’autres   jours. Grâce à elle, j’ai appartenu à tous   lire quand on passe de l’autre côté ?
          cultures, de m’instruire, de me divertir.   les peuples, j’ai été de toutes les couleurs,
          De tous mes amis, elle est la plus fidèle et à   courageux et lâche, homme et femme,   J’écris en pensant à elle, sans cesse. J’écris
          aucun moment, rien ni personne n’a réussi    enfant et adulte. Sans elle, je ne serai pas   en espérant donner à ceux et celles qui me
          à s’immiscer dans notre relation. Elle m’a   l’homme que je suis aujourd’hui. Après plus   lisent, ne serait-ce qu’une parcelle de ce que
          aidé à traverser des moments difficiles. Elle   de cinquante ans d’amour, je l’aime comme   la lecture m’a apporté.
          a été et continue d’être un instrument de   au premier jour. Et je l’aimerai jusqu’à mon   Guy Bélizaire
          partage, un lien qui m’unit à d’autres, même   dernier souffle. Mon dernier souffle ! Ah !
          ceux et celles que je n’ai jamais vus et que    Que cela m’angoisse de savoir qu’un jour



          Expire

          Le soleil brille là-haut dans le ciel. Me voilà assis dans le télésiège   dirigent vers une piste experte. Là, je remplis mes poumons et
          d’une station de ski. Je profite de la remontée pour admirer les   m’y lance. Je trace des « S » serrés dans le velours côtelé. En filant à
          arbres ; les feuillus sont couverts d’une épaisse couche de givre tandis   vive allure tous mes soucis fondent comme la neige au printemps.
          que les branches épineuses des conifères se trouvent alourdies par   Je profite de cette brève accalmie qui se répétera à chaque descente.
          un manteau de neige. Mille et une idées se bousculent dans ma tête.   Pierre-Luc Bélanger
          Malgré la beauté du paysage, le boulot, les tâches à accomplir à la
          maison et le long trajet du retour en ville me déconcentrent. Hop,
          c’est l’arrivée au sommet. Sans que j’aie à y penser, mes skis me



                                                                                                                 15
                                          PARTICIPE  PRÉSENT    |   NUMÉRO 77 - AUTOMNE 2019
   10   11   12   13   14   15   16   17   18   19   20