Page 17 - Participe présent : Numéro 77 - automne 2019
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LA PAROLE AUX AUTEURS
L’édition et la fabrication du héros Jos Montferrand
Historiquement, le monde de l’édition Benjamin Sulte décrit l’événement dans un moins formelles comme ce Recueil de
a contribué à moult effets collatéraux, récit des exploits de Jos Montferrand, publié légendes illustrées, l’entrepreneur qui s’est fait
incluant la production de héros. Jetons un pour la première fois vers 1883 et illustré éditeur est Ludger Gravel, « propriétaire de
œil ici sur le cas de Jos Montferrand qui par Henri Julien. Sulte rend son récit parti- l’huile Balmoral pour essieux et machines » !
passa une trentaine d’années au service des culièrement vraisemblable en donnant une Différentes annonces publicitaires sont
entrepreneurs du bassin de l’Outaouais date à cet affrontement (1829) et surtout en intercalées au texte. Récupéré à des
en tant que bûcheron, draveur, cageur et mentionnant qu’il lui aurait été rapporté par fins commerciales, le grand Jos a continué
contremaître. Défenseur des francophones, l’un des témoins de la scène, « M. Bastien, de joindre nombre de lecteurs, accroissant
entraîné à la boxe et à la savate, Montferrand sergent de ville à Montréal ». la place dans l’imaginaire populaire que
aurait mis en échec, à lui seul, cent Histoire de Jos. Montferrand, l’athlète les précédents éditeurs lui avaient édifiée.
cinquante Shiners lui tendant une embuscade canadien, a subséquemment été largement Les héros sont certes ceux qui accomplissent
sur le pont des Chaudières entre Ottawa diffusé par des rééditions : une deuxième des exploits, mais surtout ceux de qui l’on
et Gatineau. On désigne par « guerre des en 1884, une troisième dans l’Almanach répète un tel statut, cela autant historique-
Shiners » une série de violents affrontements, du peuple (Montréal) de 1896. Après 1899, ment qu’actuellement.
entre Irlandais et Canadiens français, qui la librairie Beauchemin de Montréal en pu- Louise N. Boucher
ont lieu dans la vallée de l’Outaouais durant bliera d’autres éditions. Il en existe d’autres,
les années 1830 et 1840.
Un voyage à Riga Les bienfaits d’un festival du livre
J’ai passé quatre jours à Riga en Lettonie. J’ai choisi le roman Peu de régions en Ontario bénéficient d’une librairie de langue
Les chiens de Riga de Henning Mankell parce que j’avais française. C’est le cas à Windsor-Essex-Chatham dans le sud-
entendu parler de l’auteur. Le récit se déroule à une époque qui ouest de la province, ma région natale. Comment alors avoir
n’existe plus aujourd’hui. La fin de la guerre froide (1991) et accès à des romans, recueils de poésie ou de nouvelles, essais,
bientôt le début de la perestroïka. Les États baltiques (Estonie, biographies, livres pour enfants et bandes dessinées pour ados
Lithuanie et Lettonie) sont encore sous le contrôle complet dans la langue de Molière ? La réponse réside parfois dans
de la Russie. l’organisation d’un Festival du livre ou d’un Book Bash.
J’étais au milieu d’une intrigue avec un certain Kurt Wallander, Cette année, le Windsor BookFest est devenu bilingue en ajou-
un policier suédois qui avait décidé d’aider l’épouse d’un officier tant « Festival du livre » à son nom et des auteurs ou illustrateurs
letton mort dans des circonstances douteuses. Les autorités francophones à sa programmation. Cet important pas a été
lettones l’invitent à participer à l’enquête. Le Suédois ne se fait rendu possible grâce à l’appui de l’ACFO Windsor-Essex-
pas prier. Il connaissait la victime. Commence alors un jeu de Chatham-Kent et des deux conseils scolaires : Providence et
cache-cache. Viamonde. De tels partenariats sont fructueux, car ils per-
mettent de partager les ressources humaines et financières
L’hiver gris, les immeubles froids et imposants, les statues de
Lénine et les citadins de Riga murmurant le mot « liberté » tellement nécessaires pour atteindre un objectif commun :
dans leur profond sommeil. L’ombre de la police secrète suivait la promotion du livre franco-ontarien.
Kurt sans se faire voir, son téléphone était sur écoute et il devait Les jeunes sont rarement initiés à la littérature d’ici. Ils lisent
prendre son bain dans une eau tiède dans le « meilleur » hôtel rarement plus de deux romans franco-ontariens durant leurs
de la ville. quatre années d’études secondaires. La tenue d’ateliers durant
un festival du livre leur permet de rencontrer des hommes et
Les chiens de Riga sont les membres de la police d’État si des femmes qui peuvent transmettre leur passion de la lecture,
menaçant à cause des dangers dans la ville, un nid de vipères, de l’écriture et de l’illustration. Sans compter que cela renforce
surtout la nuit. Cela dit, les Lettons et leur résistance, leur l’identité et la fierté franco-ontariennes des élèves.
courage donnent à Riga, une autre couleur, une lueur frondeuse
et séduisante. Je peux encore entendre les échos de mes pas dans En octobre dernier, le BookFest de Windsor et le BookBash
les rues froides et nocturnes, passant devant les cafés bondés de Chatham, dans le comté voisin de Kent, ont donc franchi
de fumeurs invétérés et non loin des boîtes de nuit jouant du un important pas. J’ai été ravi de les accompagner dans cette
ABBA comme si le temps s’était arrêté dans les années soixante- marche vers une plus grande diffusion des écrits de l’Ontario
dix. Kurt Wallander voudrait ramener Baïba, la veuve lettone français.
avec lui. Il finira par rentrer seul, amoureux d’elle. Un voyage Paul-François Sylvestre
émouvant. Henning Mankell ne m’a pas déçu.
Didier Leclair
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