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INTERVIEW Michel Lefranc, la chirurgie en compagnie des robots
n’est pas d’être opéré par un robot plutôt que par un de remplacement du médecin par un robot ou une IA,
chirurgien mais de répondre à un problème de santé. mais plutôt d’un outil robotique ou d’IA permettant
Or, le meilleur relais du patient dans le domaine – de disposer d’informations et de conseils.
qui a nécessairement du mal à évaluer le progrès de
chaque avancée dans ce domaine – reste quand même Et lequel des deux, du chirurgien et du robot,
le médecin. C’est l’objectif du Greco : développer devra avoir le dernier mot, selon vous, en
des outils, en réalité des applications. Comme pour dernier ressort ?
la téléphonie où il y a quelques années chaque
nouveau téléphone était un nouvel environnement Ce que je sais, c’est que, d’un point de vue juridique, il
en soi, on va passer dans le domaine de la chirurgie faudra que les médecins soient formés de plus en plus à
robotisée à des plateformes de type smartphone et à ces nouvelles thématiques. Aujourd’hui, l’intelligence
la création d’applications. Des apps vont être créées artificielle est en quelque sorte la boîte noire du robot.
potentiellement par d’autres industriels et il y a là un Il est primordial que le médecin demeure expert. On
gros enjeu au niveau européen, des positions à prendre. en revient à l’histoire du pilote qui réussit à poser
son appareil sur le fleuve Hudson, sauvant ainsi la
L’apport de la robotique en matière médicale vie des passagers à bord et évitant une catastrophe
pose nécessairement des questions éthiques en pleine ville : il faut lui donner les capacités d’être
liées au remplacement du chirurgien par suffisamment maître pour pouvoir faire un bon
le robot, ou encore à l’homme augmenté. choix dans un cas exceptionnel en cas d’imprévu, et
Comment les abordez-vous ? qu’on puisse protéger juridiquement s’il n’a pas suivi
l’information que lui délivre l’IA. Or, il y a des zones
Nous sommes encore loin du remplacement du de flou juridique en termes de responsabilité médicale,
chirurgien par le robot. Beaucoup de mes collègues me comme il y en a s’agissant de la responsabilité de
disent : « Les robots m’intéresseront lorsqu’ils seront capables l’industriel : on ne peut pas imputer la responsabilité
de faire ce que je fais. Mais tant que ce n’est pas le cas, ils ne à ce dernier s’il n’a pas la maîtrise de la santé. Il reste
m’intéressent pas ». C’est selon moi donc beaucoup à faire. La
une très mauvaise conception formation dans ce domaine
de ces outils qui ne sont là que est primordiale : le médecin
pour aider certaines parties du doit être expert de son outil,
geste, pour pouvoir améliorer “Aujourd’hui, ce qui relève des universités
autre. On est du coup beaucoup moins dépendant de L’ambition du Greco que vous dirigez des temps critiques. Les outils l’intelligence artificielle de devenir expert de l’outil.
l’expérience du médecin. À partir du moment où l’on est de devenir un pôle international d’IA et de chirurgie prédictive est en quelque sorte Ce qui ne signifie pas pour
dispose de l’outil, on va pouvoir proposer le même d’excellence en chirurgie robotisée. sont basés sur la connaissance, autant que le médecin
service rendu quel que soit le patient. C’est quelque Vous positionnez-vous en concurrent ce qui signifie qu’il repose sur la boîte noire du robot.” devienne un ingénieur mais
chose de vraiment disruptif : il y a quasiment un effet des autres centres ou coopérez avec eux ? la capacité de l’homme – dont il faut quand même qu’il
santé publique lié au développement de la robotique. ne dispose pas encore l’IA – puisse comprendre comment
Il y aura demain beaucoup moins de discriminations Comme dans le monde économique, les relations de créer de l’innovation. En les outils fonctionnent pour
en fonction de tel ou tel médecin que les patients iront entre les pôles comme le nôtre sont faites à la fois de revanche, utiliser ces outils va permettre de fiabiliser, prétendre en devenir expert sur le long terme. On est
voir. Il y aura une utilisation massive des robots, ce concurrence et de coopération. On se situe un peu de sécuriser et largement diffuser l’acte chirurgical. donc plutôt dans le domaine du coworking ou de la
qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. L’évolution entre les deux. Il y a aujourd’hui indéniablement Par conséquent, tant qu’on répond grâce aux robots cobotique que dans celui d’une boîte noire où tout
du marché sera une multiplication exponentielle des une course à la technologie qui sera la plus adaptée. à des problématiques de santé, il y a un retour sur marche tout seul et où le médecin fait ce qu’on vous
actes car, justement, cela va permettre d’homogénéiser Dans ce cadre, la coopération est nécessaire car on se investissement incontestable au niveau sociétal. À dit. Ceci est vrai dans tous les domaines.
le service rendu tout en le rendant globalement rend bien compte qu’on a à gagner à travailler sur des condition toutefois de faire attention aux données de
plus sûr. Un jeune chirurgien peut atteindre dès ses projets communs. Mais il y a aussi une compétition santé dont se nourrissent les algorithmes. Mais sous
premiers patients le niveau des plus grands des experts inévitable car seuls les industriels ont la capacité cette réserve, on ne peut pas encore aujourd’hui parler Propos recueillis par Éric Bonnet
européens. Il ne sera évidemment pas meilleur qu’eux d’investissement nécessaire au développement de ces
car l’expérience, le savoir-faire et la connaissance outils. Mais même s’il s’agit d’un marché, les médecins
médicale resteront des éléments primordiaux, mais en y ont un très grand rôle à jouer, celui de « driver »
revanche il sera possible d’atteindre très vite leur niveau. la technologie. Car on en revient à l’objectif final qui
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