Page 25 - Antilla 1866
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“Le paradoxe est gigantesque...
Les étudiants ultra-marins en architecture, venant faire leurs études en France, sont conditionnés et bridés dans un savoir-construire
qu’ils ne pratiqueront plus jamais après leurs études
s’ils décident de retourner au pays.”
minera. Il faut que la « mère patrie » com- prenne les spécificités de nos milieux afin de mener des politiques dynamiques, qui s’intègrent dans la durée mais avec des personnes compétentes connaissant le territoire, c’est-à-dire les Antillais. Le risque d’une inaction de nos pouvoirs publics, compte tenu de notre situation gravissime, nous emmènera à une acculturation de nos modes de vie et donc de notre culture. De plus, notre village universel exerçant une forte influence sur nous, et il est diffi- cile de discerner la notion du progrès avec celle du déni de notre culture, surtout concernant l’aménagement.
Nos modèles courants d’archi- tecture, proposés aux Antilles, ont su être un exemple d’adaptabilité face à des problématiques précises à des mo- ments particuliers. Cependant, à l’heure du dérèglement climatique et de l’oubli de nos modes de vie ancestraux aux Antilles, l’architecture bioclimatique apporte de vé- ritables solutions. En milieu tropical mari- time humide, elle permettra à coup sûr de remédier à nos problèmes de confort, de coût, de développement durable, ou en- core de prévention du risque à l’échelle de nos îles. Les concepteurs qui entrepren- nent cette démarche doivent par consé- quent oublier l’archétype de l’architecte exerçant dans une tour d’ivoire, et redes- cendre dans le jardin du commun des mor- tels, au contact de l’habitant, expert du lieu. La créolisation de notre architecture passera par la compréhension de la ri- chesse incroyable de notre contexte, en termes d’histoire et d’aménagement.
Au risque de passer pour des concepteurs passéistes, il faudra revenir à certaines bases qui ont fait le succès de l’architecture créole telle que l’implanta- tion, la conception aéraulique, la forme du bâti, les protections solaires, ou encore l’utilisation de matériaux en accord avec le lieu. L’architecture de « la boîte », fière- ment prônée par les architectures tempé- rées, n’a pas lieu d’être présente en climat tropical.
Tay Kheng Soon, un célèbre ar- chitecte à Singapour, explique qu’« un des principaux objectifs de la conception en mi- lieu tropical est la découverte d’un langage de conception de ligne, de frange, de filtre et d’ombre plus qu’une architecture de plan, de volume, de plein et de vide. Il
s’agit d’un processus de désapprentis- sage, étant donné la prédominance à l’ar- chitecture européenne qui forme la substance de l’enseignement de l’architec- ture depuis 200 ans [...]
Le but n’est pas de reproduire systéma- tiquement les constructions tradition- nelles, mais d’utiliser, dans la construction et l’habitat contemporain, les principes peu coûteux et respec- tueux de l’environnement qu’ils avaient su inventer pour s’adapter à notre climat tropical humide. Utilisons ce savoir qu’ils nous ont laissé en héritage. »
L’architecture bioclimatique, amoureuse des conditions du lieu, de- vrait faire l’alliance entre pédagogie et action. Les habitants sont les acteurs du projet, en influençant pleinement le biocli- matisme de l’édifice. La population aura des concessions à faire dans une logique éco-responsable.
Est-il possible de mener une vie métropolitaine dans un cadre si dif- férent ?
En 2050, les Antilles françaises seront plus fortes identitairement parlant si nous ap- portons des réponses concrètes et dura- bles à nos aménagements. Les édifices antillais de demain seront peut-être pro- ducteurs d’énergies adaptées aux mouve- ments sociétaux, constitués de façades productrices de vent, créant des emplois locaux, ou permettant la production de nourriture locale tout en étant créateurs de relations humaines. Nous pourrions réflé- chir à des bâtiments ouverts en accord avec leur contexte, permettant de fournir, le cas échéant, une protection totale lors d’ouragans ou de séismes.
Le point phare de notre archi- tecture demain concernera surtout la mentalité des concepteurs. Ils doivent retrouver une place d’interprètes de rêves, en spatialité, et non prendre la stature d’ar- tistes imbus d’eux-mêmes. Pour ce faire, il faut redonner l’architecture au peuple, et redonner son architecture aux îles. Ce mé- moire se veut être un postulat qui permet d’une façon globale de définir les éléments de l’aménagement du territoire aux Antilles françaises. L’architecture tropicale se défi- nit comme étant bioclimatique et elle a de beaux jours devant elle, à condition que les habitants soient éduqués tout en étant les acteurs du développement spatial de leurs
îles.
Pourquoi ne pas penser d’ores et déjà à une École d’architecture aux Antilles, qui serait une référence mon- diale dans le domaine tropical ? Compte tenu du réchauffement climatique, et sachant que les deux tiers de la popula- tion mondiale vivront en climat tropical dans trente ans, pourquoi ne pas commen- cer dès à présent à travailler sur ces sujets ? Ce n’est pas dans des pays tempérés, que nous trouverons les solutions tropi- cales de demain.
Le paradoxe est gigantesque. Les étudiants ultra-marins en architec- ture, venant faire leurs études en France, sont conditionnés et bridés dans un savoir-construire qu’ils ne pra- tiqueront plus jamais après leurs études s’ils décident de retourner au pays. Au début de leurs études, ils vien- nent avec une culture et intègrent une autre qui n’est pas la leur. Ensuite, pendant des années, ils sont formés à un élément auquel ils n’ont jamais été confrontés assez longtemps pour l’apprivoiser et le comprendre. Ils apprennent une façon de penser un type d’architecture propre à la région où ils étudient.
Admettons, cependant, que cela est fort enrichissant car l’ouverture au monde est très stimulante et permet d’ac- quérir une culture, une réflexion sur le monde mais aussi sur notre pays, précé- demment quitté. Ce qui fait notre faiblesse fait aussi notre force, nous avons le pou- voir de jouir d’une double-vision, d’une double-culture. L’architecte doit être un tra- ducteur qui doit s’adapter aux besoins, et cette richesse durement acquise nous per- met de devenir de meilleurs concepteurs afin de comprendre les besoins de nos fu- tures maîtrises d’ouvrage.
Voici, le prélude d’un travail qui s’inscrira tout au long d’une carrière d’architecte. C’est un appel au réveil collectif, une genèse positive d’une ar- chitecture créole fière de ses origines, voguant en toute quiétude vers son avenir. Soyons réalistes, mais toujours en repoussant les limites du possible...
Thibaud Duval
thibaud.duval@rennes.archi.fr
ANTILLA N° 1866 - 11 Avril 2019 Page 25













































































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