Page 51 - La pratique spirituelle
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Dans cette perspective de l’unité au Soi, qu’elle soit ou non   Allusion à ce que vous dites parfois : « Laissez-vous regarder »,
 ajournée, le choix, en effet, n’est qu’apparent. Tout arrive en   « conscience de la conscience ». Qu’en pensez-vous ?
 temps voulu, ni avant, ni après.  Oui, lorsque le regard se sépare du regardé, il repose en lui-
            même, dans la joie qui est sa nature. Il n’y a pas de méthode
 Depuis que j’ai découvert l’enseignement qui mène à l’éveil,   pour l’habiter, si ce n’est le fait de différencier le regard du
 j’avoue me sentir « en chantier », avec alternance de compré-  regardé, le contenant du contenu, de négliger le contenu, et
 hension et de légèreté, puis de confusion et de lourdeur. Ainsi,   de le laisser se dissoudre dans le contenant.
 je vis quelques périodes de déprime, accumulant en ces jours-là,
 procrastination et paresse... Que faire ? Prendre sur moi et lut-  Mes enfants qui me voient méditer me disent « Papa tu es où ?
 ter ? Ou laisser faire et continuer à observer ?  on dirait que tu n’es pas là », faisant allusion à mon regard
 Vous n’avez pas besoin de faire des efforts pour être ce que   dans le vide. La même chose dans le métro quand des gens me
 vous êtes. Vous l’êtes. Voyez simplement ce que vous n’êtes   regardent. « On dirait que tu es absent du monde. » L’espace
 pas : pensées, sensations, émotions, opinions, jugements,   présent vivant m’appelle. Je me sens être fait de cela...
 concepts, expériences. Cette reconnaissance amène une dis-  Évitez toute introversion et retrait des sens. Votre nature
 tanciation naturelle d’avec les projections. Cette distancia-  est ouverture. Elle est libre à la fois de l’extraversion et de
 tion est saine, car elle vous ramène à ce que vous êtes, et vous   l’introversion. Lorsque le regard naturel prend possession des
 éloigne de ce que vous n’êtes pas. Laissez donc ce processus de   yeux, ils deviennent vivants et habités, sans pour autant récu-
 réintégration se faire par lui-même, en évitant de secouer un   pérer leurs tendances préhensives et défensives.
 bocal déjà agité. L’eau n’en serait qu’encore plus trouble.
                                       *
 Je retiens cette simplicité : « observer tout ce que je ne suis pas »,   *  *
 et laisser le processus se faire. La voie s’éclaircit.  Au cours d’une séance avec Claudette Vidal, j’ai eu ce que l’on
 On dit aussi que, dans l’art floral japonais, l’ikebana, le   appelle une ouverture. Ma vision sur le monde et les gens a
 bouquet se crée de la périphérie vers le centre, par l’élimina-  changé et est plus apaisée. Il persiste des va-et-vient entre le moi
 tion de tout ce que le bouquet n’est pas, à l’inverse du bouquet   et le Soi, et c’est parfois assez déstabilisant...
 d’Occident, qui se construit du centre vers la périphérie.  Déstabilisant pour le moi, mais non pour le témoin du
            moi.
 *
 *  *       Il y a en moi une vraie ferveur. Je me sens poussé par la décou-
 Quelque chose se cherche en moi : le bonheur, l’êtreté, une joie   verte. Est-ce que cette ferveur appartient au moi ou au Soi ?
 sans cause ? Au moment où je le réalise, il y a une grande peur.   C’est la manière dont le Soi crée un appel dans le men-
 Alors, le mental vacille, est suspendu. Là, j’ai l’impression d’être   tal individuel, sous la forme d’une lumière qui se réfléchit
 regard, sans objet. Le regard se regarde lui-même. Quelle joie !   en lui.



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