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 lieu du Bès, cette rivière aux couleurs de tourbe blonde qui abrite une population de truites réputées méfiantes et combatives. Ici, point de laisse pour mes promenades, li- berté totale. Dans les prés fleuris, je pratique mon sport préféré qui consiste à courir après les papillons; les jolies vaches aubracoises rencontrées meuglent de rire en m'ob- servant. Je salue par quelques aboiements des randonneurs heureux. Pour célébrer leur anniversaire de mariage, Corbi invite ma douce Annie dans un buron pour y dé- guster le plat local: l'aligot. Les vieux tourtereaux oublient volontairement de me con- vier à la fête. Décidément, même en vacances, Corbi se lève trés tôt; au lever du jour, il ouvre la porte et contemple sa Lozère. Pourtant non originaire de ce département, en- tre celui-ci et lui, une fidélité indestructible les unissent depuis fort longtemps. Il a lais- sé ses empreintes sur cette terre de basalte, de granit où serpentent les rivières aux eaux translucides, il a traversé toutes les gorges profondes, marcher sur les causses ari- des balayés par tous les vents. J'aperçois une petite chienne de race pékinoise franchir le portail du gîte. Laide, le nez enfoncé, le poil usé par les saisons; cependant elle a de jolies yeux bridés, ce charme asiatique auquel je n'ai pu que succombé. J'ai conquis cette chinoise en chaleur lui faisant office de mes attributs. La femelle du pays du so- leil levant fût heureuse et moi débarrassé de ce pucelage de trop longtemps. Tata Moni- que et Oncle Jean-Paul nous rejoignent, nous quittons le plateau et continuons notre route dans la Lozère cévenole. Nous arrivons à Florac, ce joli bourg encaissé dans le parc national des Cévennes. Annie sait que le rève absolu de Corbi serait de vivre, de vieillir et de mourir ici. Nous prenons la direction du mont Lozère pour nous installer
à Grizac. La route est sans issue, le gîte en pierre de schiste surplombe le pays des ca- misards. Je ne peux me retenir de penser que quelques années auparavant Houral était là. Au crépuscule de sa vie, âgé de 17 ans, le pauvre teckel atteint d'une hernie dis- cale n'avait plus la force de regarder la beauté des paysages. Le 17 août 2009, ce putain de 17 août comme écrit Corbi sur son cahier, il s'éteignait à jamais laissant derrière lui cette Lozère qu'il aimait tant. Annie m'a raconté que le nom de Houral venait d'une émouvante et magnifique chanson de Jean Ferrat. Ce matin, l'orage gronde, Annie et tata Monique se réfugient dans la lecture tandis que Corbi, cigarillo vissé aux lèvres, regarde à la fenêtre la pluie battante qui frappe la roche entourant la maison. Le ciel s'éclaircit et le soleil réapparaît sur les châtaigneraies, le vent souffle sur les collines, les couleurs, les contrastes inondent à nouveau ce pays occitan. Le cri du hibou, le brame du cerf, le vol des vautours m'émerveillent dans cet espace de liberté... ici... loin des fous. Je suis vraiment fier de m'appeler Aubrac, ce joli nom lozèrien. Déjà la fin de notre séjour. Un silence étrange règne dans l'automobile se dirigeant vers la plaine. Avec Annie, nous remarquons la tristesse de Corbi, l'homme aux cheveux blancs sait
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