Page 50 - Le grimoire de Catherine
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Pas de  trace du petit  soldat, pas de photo en uniforme militaire comme on en trouve
              dans tous les albums de famille, pas de livret militaire.  Pas de reconnaissance juste
              des  témoignages    peu    glorieux. «  Il  est  revenu    presque  fou  de  cette  guerre,  il  lui
              arrivait de se  barricader  en   mettait du  grillage  à ses fenêtres ». Qu’avait-il vécu ?
              Personne  ne s’y intéressait. Il suffirait pourtant d’écouter la suite  de la chanson  pour
              comprendre   « Quand un soldat revient de guerre, il a, un peu de linge sale… » Cela
              ne  justifiait qu’un soupir et un haussement d’épaule ! Peut-être se  battait-il alors afin
              de n’être pas  entrainé dans le bal des morts -  vivants  qui l’appelaient  certaines nuits !

              Il  rencontre  Emilie    en  1918  à  Beauvais.  Elle  est  veuve  et  vit  avec    sa  fille.
              Blanchisseuse,  elle  est  toujours    bien  mise,  coquette  et  aime    fanfreluches  et
              chapeaux. La guerre est finie  on se marie, on fait des enfants. Alors ils se marièrent et
              eurent deux enfants. Il se fait  embaucher comme  chauffeur de locomotive, Paulette
              nait  en 1918 et Marcel en  1921. Toujours pas de photo !

              Enfin  une seule réapparaît  un  jour oubliée au  fond   d’une vieille boite  à chaussure.
              Emelie est bien installée sur un fauteuil, Paulette  arbore bottines et  ruban tandis que
              Marcel  profite d’un câlin maternel.

              Elle    n’a  pas    la    forme    habituelle,  elle    a  été  découpée,  on  a  fait  disparaître    une
              personne, ça ne peut être qu’Eugène ! Son fantôme rode. Il est  des absences  plus
              présentes que  souhaitées !

              Le couple  divorce en 1927 et Eugène  se remarie   l’année suivante. C’est alors que le
              roman familial s’écrit. Calomniez,  calomniez, disait Montesquieu, il en restera toujours
              quelque chose ! Il est fou ce petit soldat, porteur de toutes les ignominies, c’est lui le
              vilain, il doit  être effacé de la mémoire collective.
              Pourtant un jour  son fils lui donna un rendez-vous afin qu’il aperçoive, de loin  bien sûr,
              sa petite fille. Il n’eut pas le droit de l’embrasser ni même de la toucher. De quel crime
              s’était-il rendu coupable, personne  ne le saura. Il  avait pourtant  un  peu d’amour  à
              donner alors il offrit une petite  boîte  rouge.

              On l’ouvrit  à contre cœur. Elle contenait,  sur un coussinet de velours, une  paire de
              boucles d’oreilles, des petites fleurs en or.  Malheureusement  l’enfant n’avait pas les
              oreilles percées et le cadeau disparut bien vite !

              Aragon  disait « est-ce   ainsi  que les hommes vivent et  leurs  chagrins  au  loin les
              suivent ».

              Eugène est mort  depuis  bien  longtemps  mais  sa petite fille aux oreilles non percées
              l’a retrouvé, même sans photo. Elle le  fait réapparaître pour   ses enfants  et  petits
              enfants.

              Tout se transmet, rien ne s’efface.












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