Page 49 - Le grimoire de Catherine
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L’HISTOIRE DU VILAIN PETIT SOLDAT
Il a choisi de naître un soir d’été de juillet 1891 dans une petite ville de la Meuse, ce
devait être un endroit paisible. La France se remet doucement des ravages des
gouvernements monarchistes menés successivement par Thiers et par Mac-Mahon.
Les rênes venaient d’être confiées au modéré Sadi Carnot. Ce petit Eugène se sent
bien dans les bras de sa jeune maman, Marie, elle n’a que vingt ans.
Ce moment de félicité extrême s’interrompt dés le lendemain, quand Nicolas, le père
de Marie se rend à la mairie et qu’apparaît dans la marge de sa déclaration de
naissance le mot « enfant naturel ». Ca n’aurait dû avoir aucun impact car n’est-ce
pas naturel quand on naît d’être naturel.
Il est naturel bien entendu, il appartient à la nature humaine, il n’est pas encore été
altéré, modifié et pourtant le voilà déjà marqué du sceau de la différence ! Toutefois, il
échappe à l’abandon et va grandir entre ses grands parents et sa mère.
La famille est modeste, tout le monde travaille, Marie est brodeuse. A Stenay, les
femmes sont employées dans des ateliers de broderie. Les ouvrages, nés de leurs
doigts agiles sont réputés et achetés dans toute l’Europe.
On y coud perles, paillettes et cabochons, pour bien entendu un salaire de misère,
pendant souvent douze à quatorze heures par jour. Il s’agit d’une main d’œuvre
essentiellement féminine et les syndicats peinent à s’installer.
Eugène grandit dans ce monde décrit par Emile Zola en France et par Mark Twain en
Grande Bretagne. Enfant de la classe ouvrière, enfant naturel et fort probablement
roux si on se réfère à sa descendance !
Quelle galère ! Bien qu’il aurait dû être content de ne pas naître plus tôt, ainsi n’a-t-il
pas été destiné au bûcher comme enfant de Satan. Espérons pour lui qu’il n’avait pas
recueilli un chat noir !
Il n’apparait sur aucune photo, petit garçon sans trace.
Le temps s’écoule, une petite sœur, Léonie, naît en février 1894 et Marie épouse
Emile. Les deux enfants sont reconnus. Une famille est formée mais Eugène change
d’identité. Qui est son père ?
Lui a-t-on dit ? A-t-on pris la peine de lui expliquer que derrière chaque patronyme il
existe une histoire et chacun la raconte à sa façon. « - Eugène, tout cela n’est pas
grave car tu sais, personne ne ment mais il n’existe pas une vérité mais des vérités.
Et puis être de père inconnu ça permet de voyager dans l’imaginaire et dans la
société où tu es né, l’évasion devait être un "cadeau".
Léonie meurt à quatre ans peu de temps avant Noël, aucune photo d’elle, petite fille
sans trace.
Le silence à nouveau s’étend, puis c’est la guerre. Stenay est envahie dés 1914 et
Eugène est mobilisé en 1914 ? 1915 ? 1916 ? 1917 ? 1918 ? Comme le chante
aussi bien le poète « Quand un soldat s’en va en guerre il a son bâton de
maréchal …» .
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