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ENTREZ DANS LA NEUROERgONOMIE
                    Je me suis intéressé aux prodiges, aussi bien scientifiquement que
                  personnellement, et s’il y a une chose que j’ai apprise d’eux, c’est
                  qu’ils combinent une pratique passionnée et une tendance forte à
                  ne pas rester à leur place. L’école commençant précisément par l’art
                  de rester à sa place, il est normal qu’elle dissuade les prodiges, ou
                  ne sélectionne parmi eux que ceux qui supportent son joug. Or,
                  à quiconque voudrait exceller, je donne le même conseil : aussi
                  bien intellectuellement qu’économiquement, ne jamais rester à sa
                  place. Si ce conseil devait être vérifié, on comprendrait sans doute
                  pourquoi les nations dont la culture tend à garder les gens à leur
                  place risquent de brider l’excellence humaine.
                    Un autre phénomène que j’ai pu également observer : ceux qui
                  sont sagement restés à leur place ont tendance à détester passion‑
                  nément ceux qui ne l’ont pas fait. On ne peut pas leur en vou‑
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                  loir, leur confrontation avec les Maverick  est psychologiquement
                  insupportable parce qu’elle les renvoie à un choix décidé d’avance :
                  admettre qu’ils auraient pu, ou dû, quitter le troupeau des gens
                  marqués au fer. Mais si vous ajoutez à ce syndrome la douleur de
                  la marque au fer rouge, vous comprenez mieux encore la haine des
                  gens marqués envers ceux qui ne le sont pas. De cette observation,
                  j’ai tiré un grand respect pour ces Maverick et ces « nèg’ » marrons
                  qui ne restent jamais à leur place. Notre monde postmoderne, en
                  crise, a besoin d’eux.
                    Une tendance notable chez les prodiges, et qu’a bien relevée
                  le psychologue K. Anders Ericsson, c’est la pratique délibérée. Le
                  prodige ne pratique pas parce qu’on le lui demande, mais parce
                  qu’il adore ça. Léonard de Vinci affirmait que l’amour est la source
                  de toute connaissance. Le prodige, en effet, travaille par amour.
                  Il ne travaille pas pour une note, pour un prix, ou pour la recon‑
                  naissance de ses pairs, il le fait pour lui, par désir inconditionnel
                  de ce qu’il produit . C’est là que se situent les Léonard, les Paul
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                  Cohen – ce prodige mathématique qui démontra que l’hypothèse
                  du continu, un problème sublime, ne pouvait être tranchée dans
                  la théorie ZFC des ensembles, et qui se refusait à faire une revue


                    1.  Du  nom de  l’avocat texan  Samuel  Maverick,  qui  refusa  de marquer ses bêtes
                  au fer rouge.
                    2.  Cela ne signifie pas que le prodige ne prendra  pas de salaire,  seulement que le
                  salaire n’est pas la motivation première de son travail.

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