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Le régime colonialiste de représentation, 1945-1960
James E. Genova
ntre le public et l'écran », observe Robert Delavignette
«E en 1948, « il existe un espace de malentendu qui risque
d'altérer la connaissance du monde que l'écran projette. C'est pour cette
compréhension mutuelle que le film est un instrument irremplaçable et su-
périeur ». L'inquiétude de Delavignette portait sur le potentiel de distor-
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sion du sens inhérent à l'image filmique. Le monde « réel » capturé par la
caméra devait en quelque sorte être « correctement » compris par le spec-
tateur. Le problème était que le public apportait toujours dans l'espace du
cinéma certaines préconceptions culturelles, un univers de compréhension
qui structurait la manière dont les images étaient reçues. Les films pouvaient
échouer s'ils ne tenaient pas compte de ceux qui en seraient les consomma-
teurs. Par conséquent, le film était un dispositif intrinsèquement instable
pour transmettre la « vérité » et susciter des résultats prédéterminés « l'es-
pace de malentendu » qui troublait Delavignette dans le passage cité pré-
cédemment. Comme le note Adorno, « l’écart potentiel entre les intentions
et leur effet réel est inhérent au médium ». L'articulation d'une « politique
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cinématographique» globale autour du complexe industriel cinématogra-
phique des années 1950 en Afrique occidentale française s'est donc accom-
pagnée d'une profonde préoccupation quant à ce qui se passait dans le
domaine de la « représentation ». Alors que les aspects matérialistes du ci-
néma étaient essentiels aux projets de développement que l'État-nation im-
périal français destinait à ses territoires d'outre-mer, et qui devaient
également contribuer à la reconstruction de la métropole après la guerre,
les responsables de la hiérarchie impériale considéraient que les images
projetées aux africains et à leur sujet étaient d'une importance égale dans
leur conceptualisation universelle du champ cinématographique.
La nouvelle politique cinématographique de l'après-guerre a en-
traîné un changement dans l'imagerie colonialiste; les administrateurs gou-
vernementaux s'inquiétant du fait que les tropes antérieurs de l'Africain
primitif ne tenaient pas compte des « réalisations » de la mission civilisa-
trice française et incitaient au désordre dans les colonies, car la population
indigène s'opposait aux stéréotypes racistes propagés à leur sujet auprès de
publics extra-africains. Par conséquent, les fonctionnaires de toute la chaîne