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James E. Genova / Le régime  colonialiste                     37

                 La plupart des études sur le cinéma colonial se sont concentrées
          sur la convergence d'intérêt entre le pouvoir impérial et les images à l'écran
          dans les films sur les peuples et territoires colonisés. L'analyse de Slavin
          du « rôle global du cinéma colonial en tant qu'expression de l'interaction
          entre l'hégémonie culturelle et le pouvoir politique » se concentre sur l'im-
          pact que le genre cinématographique a eu sur la gauche politique française
          et sa base parmi la classe ouvrière européenne. Il soutient que le cinéma
          colonial « légitimait les privilèges raciaux des travailleurs européens, dé-
          tournait l'attention de leur propre exploitation et désactivait les élans de so-
          lidarité avec les femmes et les peuples coloniaux ». Bien que le sujet de la
         recherche soit le cinéma colonial, l'étude elle-même est ancrée dans la mé-
         tropole dans une tentative de déballer l'apparente ineptie de la gauche radi-
         cale lorsqu'il s'agissait d'articuler une ligne de solidarité avec les peuples
         colonisés ou les femmes avant la Seconde Guerre Mondiale. Slavin conclut
         que cette incapacité résulte du fait qu'ils sont « fixés par des images exo-
         tiques et aveugles aux réalités coloniales et sexuelles  ». L'analyse de Sla-
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         vin reflète l'aplatissement dont Cameron pense qu'il pourrait être davantage
         le produit de la critique que des films eux-mêmes. Sa conclusion pessimiste
         sur la manière dont la gauche française a été influencée par les fantasmes
         raciaux et sexuels propagés par le cinéma colonial suppose que les images
         elles-mêmes ne pouvaient être interprétées que de manière singulière et que
         les spectateurs arrivaient dans l'espace du théâtre avec un cadre interprétatif
         monolithique. N'y avait-il aucune possibilité que les images projetées sur
         l'écran puissent déranger autant que renforcer les perceptions des specta-
         teurs sur eux-mêmes ou sur leur société ? Il semble que Slavin n'ait pas
         posé le même ordre de questions dans son analyse que les fonctionnaires
         coloniaux ont certainement posé dans leurs débats sur une politique ciné-
         matographique pour l'empire. Ironiquement, ils étaient plus ouverts à l'idée
         (voir au danger) de lectures multiples d'un film que ne l'est Slavin en tant
          que critique des influences néfastes du cinéma colonial sur la société euro-
         péenne.
                   Lorsque l'étude de Slavin offre un aperçu important des limites
         de la solidarité de gauche avec les populations colonisées en raison des an-
         gles morts culturels si bien saisis dans le cinéma colonial, il ne s'aventure
         pas trop loin dans les colonies pour évaluer la réaction potentielle des po-
         pulations assujetties à ces mêmes films. C'est Boulanger qui amène l'ana-
         lyse aux colonies,  en  fait la même  région de l'Afrique  du Nord sous
         domination française que celle sur laquelle se concentre Slavin. Cependant,
         il aplatit le  public  indigène dans  sa réception  des films  coloniaux  en
         supposant qu'il rejette universellement les images qui lui sont proposées
         à
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