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scandale qui suscita, tout au long des premières tournées comme de celles qui allaient suivre,
               de l’admiration, de la peur ou même parfois du rejet ! Dans ce scénario macabre d'un genre
               nouveau, le décor évoquait une chapelle au cœur de laquelle trônait un véritable cercueil de
               bois. J’y apparaissais tout de noir vêtue, portant le fourreau de satin de mes débuts à Paris,
               chapeautée d'une ample capeline recouverte d’un voile de tulle noir qui tombait jusqu'à terre,
               penchée sur le cercueil fermé de mon supposé défunt mari. La bande son du numéro faisait
               entendre  une  voix  venue  d’outre-tombe  mêlée  à  une  marche  funèbre.  Mon  présumé  mari
               trépassé m’appelait pour me proposer une ultime étreinte amoureuse : c’est alors que, mû par
               un  mécanisme,  le  cercueil  s’ouvrait !  Un  mannequin  plus  vrai  que  nature  y  gisait,  comme
               allongé dans son dernier sommeil, faisant parfaitement illusion. Lentement, avec sensualité,
               hésitante mais envoûtée par la voix censée m’appeler et à laquelle j’obéissais, je me dénudais
               avec art et mystère, puis me glissais à l’intérieur du cercueil, m’allongeant nue au-dessus du
               mort,  mimant  une  scène  macabre,  érotique  et  torride,  qui  tenait  le  public  en  haleine.  Au
               paroxysme du drame et  de l’excitation mimée, d’un geste ample, net  et  précis,  feignant le
               désespoir, je me poignardais à mort, croquant une capsule de sang fictif  qui coulait de ma
               bouche, avant que le couvercle du cercueil ne se referme sur moi. Le spectacle baignait alors
               le public dans une atmosphère étrange, oppressante et satanique. Ce numéro qui obtenait un
               certain succès, unissant les thèmes éternels de l’amour, de l’érotisme et de la mort, impliquait
               toutefois quelques inconvénients : notamment, le cercueil qui devait être transporté de ville en
               ville sur le toit de la voiture. Dans la France catholique des années soixante, ce convoi insolite
               suscitait  de  nombreuses  et  cocasses  alertes,  publicités  ambulantes  qui  contribuèrent  à  la
               notoriété de ce numéro pour le moins macabre. En 1969, les lecteurs de Nice Matin, photos à
               l’appui, prenaient connaissance des lignes  qui  suivent :  « Nous nous  étions récemment  fait
               l’écho de l’émotion  provoquée dans un quartier par  la découverte d’un  cercueil sur le toit
               d’une voiture, faite par un de nos concitoyens scandalisé à un point tel qu’il alerta les services
               de police. Mais il n’y avait pas que le cercueil… L’épouse du conducteur, elle aussi, peut se
               vanter d’avoir certains jours semé la panique à la poste en pénétrant dans ce lieu réservé aux
               seuls « usagers » avec un splendide boa autour du cou. » Et le journaliste de conclure : « Il
               faut de tout pour faire un monde, n’est-ce pas ? » Qu’aurait-il écrit, s’il avait soupçonné ma
               véritable identité et le statut de cette magnifique « épouse » de vingt-deux ans ?

               Lors  de  nos  nombreux  déplacements,  le  convoi  pour  le  moins  étrange  que  nous  formions,
               Georges  et  moi,  suscitait  la  curiosité  de  ceux  qui  nous  croisaient.  Parfois,  nous  étions
               littéralement assaillis par de petites foules avides d’en savoir plus sur cet étrange équipage,
               fascinées par mes reptiles que souvent je portais sur moi.
               En dehors des spectacles, notre vie privée, faite de trépidations, d’incandescence ravageuse,
               d’incessants voyages, commençait à éroder le couple que nous formions. Nous étions deux
               personnages  au  caractère  affirmé,  passionnés,  jaloux  l’un  de  l’autre.  La  possessivité  de
               Georges  envers  moi  devenait  obsessionnelle.  L’idée  que  je  puisse  le  tromper  ou  même  le
               quitter était source de querelles sans fin, chacun accusant l’autre d’infidélités. Pire encore,
               lorsqu’emporté  par  sa  ravageuse  passion  du  jeu,  mon  beau  ténébreux  perdait  toutes  nos
               économies  en  une  soirée,  celle  où  nous  devions  justement  nous  déplacer  pour  le  contrat
               suivant, son humeur se faisait massacrante. Nous nous retrouvions sans le sou et seuls alors
               des expédients auxquels pourtant je répugnais pouvaient provisoirement nous tirer d’affaire.
               Combien de fois fûmes-nous réduits, quittant de nuit une ville pour une autre, à devoir voler
               sur des parkings l'essence indispensable à nos déplacements !
               Il faut savoir que, dans les années 1960, les bouchons des réservoirs d’essence n’avaient pas
               de clefs et n’étaient donc pas sécurisés. Nous devions, pour commettre ces larcins, siphonner
               le réservoir d’un véhicule à l’aide d’un tuyau qu’il fallait amorcer en aspirant de la bouche le
               si précieux carburant volé, liquide odorant au goût infect. La tâche m’étant le plus souvent

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