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paysages tout en couleurs où se déployait un maquis inabordable, excepté pour les bandits
               d'honneur.
               Devant le succès obtenu par nos prestations, nos impresarios eurent l’idée de mettre sur pied
               une troupe inspirée du fameux Carrousel de Paris. Ce spectacle, qui compterait sept ou huit
               artistes, aurait pour nom Le Magique Sexe Show, les plus beaux travestis du monde. Promue
               vedette de ce spectacle, j’en assurerais la clôture avec la présentation de mes deux numéros
               visuels hors du commun, « La Veuve » et « La Fascinante Déesse Aux Reptiles ».
               Un rigoureux travail chorégraphique et de mise au point allait précéder le départ de la troupe
               sur un autre continent. Coordination des numéros et des artistes, sélection des décors utiles,
               réglages  des  éclairages.  Les  vedettes,  habituées  à  briller  individuellement,  allaient  devoir
               apprendre à se faire valoir mutuellement. C’est ainsi que s’en fut l’équipe rassemblée, prête à
               présenter son spectacle à travers le monde entier : les impresarios avaient décroché le premier
               contrat  pour  le  Don  Quichotte,  très  célèbre  cabaret  de  l’époque  à  Casablanca.  C’est  donc
               portée  par  l’enthousiasme,  l’espoir,  le  soutien  mutuel,  qu’au  mois  de  juin  1971,  la  troupe
               heureuse et apparemment soudée s’envola pour le Maroc.





               Casablanca
               La petite troupe du Magique Sexe Show, à la conquête de son destin, prit place dans l’avion en
               partance  pour  le  Maroc.  Nous  fûmes  remarquées  dès  l’embarquement  qui  ne  fut  pas  sans
               remous : nous prenant déjà pour des stars, vêtues et maquillées comme telles, nous suscitâmes
               chez le commandant de bord, son équipage et les autres passagers, curiosité et chuchotements.
               Le  calme  revenu,  l’avion  décolla,  survolant  la  France,  l’Espagne,  la  terre  africaine,  avant
               d’atterrir à Casablanca, quelque trois heures plus tard. Nous arrivâmes de nuit sur cette terre
               inconnue, éreintées, avec comme impression pour nous toutes un sentiment de déracinement.
               Après l’interminable attente, le rituel de nos nombreux bagages, et les formalités douanières
               qui  n’en  finissaient  pas,  un  bus  nous  conduisit  de  l’aéroport  à  l’Hôtel  Majestic.  Avec  sa
               façade  historique,  cet  hôtel  construit  en  1948,  situé  dans  le  centre  de  Casablanca  au  57,
               avenue  Lalla  Yacout,  nous  accueillit  dans  son  hall  en  marbre  somptueux,  décoré  de  stuc.
               Malgré  le  confort  de  ce  havre  bienvenu  agencé  à  l’occidentale,  aux  vastes  pièces  et  aux
               installations  impeccables,  certaines  de  nous  pourtant  eurent  du  mal  à  s’endormir  et  ne
               sombrèrent qu’à l’aube dans un sommeil agité…
               Au premier matin de mon arrivée, je fus tirée de mon sommeil par une suite de petits coups
               secs  assenés  contre  la  porte  de  ma  chambre.  Encore  confuse,  entre  rêve  et  réalité,  je  vis,
               inquiète, la porte s’ouvrir et une ample silhouette bien ronde, totalement voilée de la tête aux
               pieds, m’apparut : elle venait m’apporter mon petit déjeuner. De cette forme fantomatique, je
               n’apercevais que deux yeux d’un noir puissant qui me fixaient, sans que je puisse y lire la
               moindre intention. Peu après ma collation, prise dans mon lit, je me dirigeai vers la fenêtre : là
               je fus surprise mais fascinée de voir, peu avant midi, une rue grouillante de monde, un va-et-
               vient d’hommes, d’enfants et de femmes complètement voilées. Celles-ci portaient de grands
               plateaux recouverts de torchons, certaines les tenant dans les mains et d’autres, sur la tête.
               J’appris peu après par le portier de l’hôtel que ces femmes avec leurs plateaux se dirigeaient
               vers le four communautaire tout proche pour y faire cuire leurs galettes de pain journalières,
               pétries et préparées chez elles. J’allais dès lors appréhender l’atmosphère très particulière de
               l’Orient et tous ses contrastes si frappants : ses misérables, ses bidonvilles, ses souks et son
               goût immodéré pour le faste ; l’appel du muezzin, qui, cinq fois par jour, déroule sa mélopée
               incantatoire et nostalgique pour convier les croyants à la prière, les sonorités gutturales d’une
               langue hermétique pour moi, la moiteur musquée et poissonneuse du port, les odeurs d’épices

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