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l’esprit des spectateurs - majoritairement masculins - dans cette région du monde où l’on a le
               sang chaud. C’est pourquoi lors de nos déplacements, sous bonne garde, nous bénéficiions
               d’un service de sécurité, tandis que notre matériel et nos accessoires étaient transportés en
               bus.  Souvent  isolées  dans  notre  bulle,  nous  n’avions  que  très  peu  l’occasion  d’établir  des
               contacts avec les autochtones.


               Dans les hautes sphères
               Le spectacle reçut un tel succès que le roi en eut vent. Hassan II, despote cruel et raffiné qui
               dormait avec un revolver à portée de main, ne dédaignait pas, et de loin, les plaisirs farfelus
               de ce monde. Par des intermédiaires discrets, il nous invita donc à nous produire, Nancy et
               moi qui avions des numéros visuels, devant un parterre de proches de la monarchie pour des
               anniversaires ou des fêtes privées : privilège qui provoqua à notre encontre mesquineries et
               jalousie du reste de la troupe.
               C’est lors de nos représentations privées que Nancy et moi découvrîmes de formidables et
               talentueuses  danseuses  du  ventre,  de  somptueux  palais  orientaux  au  centre  de  jardins
               parfumés,  des  parterres  de  cyprès,  d’orangers,  de  bananiers,  de  rosiers  et  des  fontaines
               apportant fraîcheur et agrément entre jeux d’eau et de lumière. Échantillons de paradis sur
               terre, senteur capiteuse du jasmin, vasques en marbre précieux. Mon cœur, mon âme,  mon
               être entier étaient conquis par ce raffinement issu d’une antique civilisation. L’architecture
               hispano-mauresque m’enchantait ; je ne me lassais pas de contempler dans ces riads et palais,
               ces pièces tapissées de zelliges, mosaïques aux formes et aux couleurs reproduites depuis des
               siècles,  surmontées  de  stuc,  véritables  dentelles  d’une  finesse  inouïe.  L’harmonie  des
               proportions comme le caractère féérique des visions qui s’offraient à moi me plongeaient dans
               un état de grâce. J’étais quelquefois invitée à prendre mes aises sur ces vastes canapés qui,
               traditionnellement, longent les pièces marocaines. Ces sièges aux motifs chargés avaient été
               pensés pour accueillir les amples fessiers célébrés dans les Mille et une Nuits, ces croupes qui
               pesaient si lourd qu’une fois assises, leurs propriétaires ne pouvaient plus se relever.
               En  juin,  il  faisait  déjà  chaud,  mais  pas  encore  étouffant.  Les  lauriers-roses  et  les  aloès
               fleurissaient,  les  bougainvilliers  violacés  débordaient  des  façades,  attirant  mon  regard
               émerveillé.
               L’opportunité se présenta d’assister à une fantasia car je fus invitée par un proche du Roi à
               cette fête équestre endiablée. Ces manifestations mettent en valeur une des fiertés de l’Orient :
               les fougueux chevaux arabes, infatigables et nerveux. Les cavaliers, munis de fusils à poudre
               noirs, chevauchent ces montures richement harnachées et simulent une charge de cavalerie
               dont  l’apothéose  est  le  tir  coordonné  d’une  salve  de  leurs  armes  à  feu.  La  réception  se
               déroulait sous d’immenses tentes nomades et princières, rehaussées de draperies colorées, et
               sur le sol  desquelles de  luxueux tapis,  aux motifs  d’une incroyable  finesse, invitaient à se
               déchausser.


               Le coup d’Etat du 10 juillet 1971
               Toute cette beauté se déployait toutefois sur un arrière-fond de tension palpable : fractures
               d’abord  insidieuses,  puis  de  plus  en  plus  patentes  au  sein  du  groupe  d’artistes  que  nous
               formions,  ainsi  que  d’autres  tensions,  plus  diffuses,  plus  généralisées,  difficiles  à  définir,
               perceptibles même dans la rue. Isolée dans les sphères du divertissement, je n’en devinais pas
               les ressorts cachés. Confinée dans un monde d’apparat, je sous-estimais la pauvreté, chancre
               du royaume, les inégalités sociales, la répression féroce de toute opposition, de gauche ou
               islamiste,  ferments  d’une  insatisfaction  qui  allait  bientôt  se  déchaîner,  faisant  chanceler  le
               pouvoir. Même si, à peine intronisé, le monarque avait fait promulguer une constitution faite

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