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Déambulant  dans  les  rues  de  cette  ville  portuaire,  capitale  économique  du  pays,  je
               contemplais  les  façades  Art  déco,  vestiges  de  la  colonisation  française,  dont  certains
               bâtiments déjà rongés par l’air salé et humide de l’Océan : un air presque mou, propice aux
               langueurs.
               Dans  ces  contrées  où,  jeune  artiste,  j’allais  charmer  une  foule  d’initiés,  de  privilégiés,  le
               contrôle du corps féminin représente un dogme sacré. Garante de l’honneur du clan, bien que
               rien  ne  lui  appartienne  en  propre,  la  femme  porte  la  responsabilité  des  comportements
               libidineux  qu’elle  pourrait  inspirer.  En  arabe,  langue  pourtant  excessivement  riche  en
               synonymes, on utilise le même mot,  fitna, pour la sédition et la séduction. On est tout près de
               « l’inquiète hostilité » évoquée par Simone de Beauvoir dès les premières lignes du Deuxième
               Sexe. Soustrait au regard, objet de toutes les convoitises, le corps féminin n’en est que plus
               présent.
               Stupéfaite, j’allais constater que même les prostituées, ces parias de la société musulmane,
               étaient voilées ; je sympathisai d’ailleurs avec l’une d’elles, qui restera une amie très proche
               durant mon séjour et bien longtemps après, mère d’un garçon conçu avec un client allemand
               de passage dont elle était tombée amoureuse.
               Dans  un  pays  où  le  commerce  des  eunuques  fait  partie  de  l’histoire,  je  ne  pouvais  pas
               imaginer l’incroyable attrait qu’allaient produire « les plus beaux travestis du monde », « ces
               beaux  garçons  de  lait,  voués  à  la  minauderie »  et au  trafic  cruel  auxquels  présidaient  un
               œcuménisme parfaitement vénal et une collusion jamais remise en question. L’écrivain Daniel
               Rondeau raconte que « les Arabes consommaient, les juifs s’enrichissaient, l’Eglise prêtait ses
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               monastères et donnait sa bénédiction » .
               Dans un univers où l’homosexualité, bien présente mais efficacement dissimulée elle aussi,
               constitue  le  péché  suprême  et  sans  rémission,  quels  sentiments  inspirerions-nous  aux
               personnels chargés de nous servir, nous, garçons à l'apparence féminine ? Le saurions-nous un
               jour ?


               Environnement et faste
               Le Don Quichotte,  splendide cabaret  dans  lequel  notre troupe  allait se  produire, trônait au
               centre-ville, sur la Place Mohammed V (à l’époque Place de France), flanqué d’une brasserie
               monumentale  avec  une  terrasse,  elle  aussi  très  spacieuse.  Dans  ce  pays  où  l’absorption
               d’alcool  est  synonyme  de  violation  d’un  interdit  coexistaient  des  cercles  complètement
               séparés, la classe dominante se montrant nettement plus permissive pour elle-même que pour
               le petit peuple.
               Hormis le barman en chef, vêtu à l’occidentale, le service était assuré par des autochtones au
               teint très noir, vêtus de pantalons bouffants, de chemises d’un blanc éclatant, de gilets aux
               broderies chatoyantes, et du fameux fez (ou tarbouche marocain), ce chapeau grenat à fond
               plat et à pompon.
               Au fond de l’imposant bar, on descendait un large escalier pour accéder à l’antre de tous les
               délices : un cabaret baigné de musique orientale. Cette synthèse audacieuse mais parfaitement
               réussie de vieille France et d’Orient me fascina immédiatement. Il fallait s’y attendre : Les
               plus beaux travestis du monde eurent un succès fou et se produisirent dans diverses grandes
               villes du Maroc. Le show était composé de deux stripteaseuses langoureuses, d’une chanteuse
               extrêmement  sexy,  de  Nancy  qui  présentait  le  spectacle  et  sa  magistrale  incarnation  de  la
               grande Joséphine Baker, de moi avec mes reptiles ; à l’occasion seulement, je proposais mon
               numéro de la veuve noire, pas toujours bien vu dans ce pays. Tous ces tableaux échauffaient


               11  RONDEAU D, Tanger et autres Marocs, Gallimard, Folio N°3342, Paris 1987 p.101. (Sic) Juif est écrit avec
               une minuscule.
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