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main,  cuisait  le  pain  fait  sur  place,  préparait  les  repas :  elle  était  inlassablement  active  du
               matin  au  soir,  tout  en  chantant  et  avec  le  sourire.  A  ces  qualités  de  cœur  s’ajoutait  une
               honnêteté sans tache. En toute quiétude, alors que tout le monde me prédisait que je me ferais
               voler, je laissais à la cuisine un pot de terre cuite contenant de l’argent, parfois même d’assez
               grosses sommes : jamais un dirham ne disparut. Au souk, Latifa me faisait passer, vêtue à
               l’orientale, pour sa cousine sourde et muette qui lui désignait par signes les achats à faire. Elle
               m’évitait ainsi les prix surfaits pour les vacanciers de passage…
               Latifa, qui venait d’une famille pauvre et nombreuse, appréciait la chance d’être à mes côtés
               et me le rendait au centuple. On connaît bien le sort des fillettes que des familles pauvres
               vendent comme petites bonnes, situation qui, encore de nos jours, n’en finit pas de perdurer.
               Exploitées, battues, violées, ce sont les représentantes de la face sombre du pays, sur le dos
               desquelles s’engraissent toutes sortes d’intermédiaires.
               L’un des oncles de Latifa travaillait comme gardien à l’extérieur de la maison, avec la même
               compétence  et  la  même  générosité  que  sa  nièce.  J’étais  choyée  comme  une  reine.  Parfois,
               j’accompagnais la jeune fille en taxi pour visiter sa famille dans les faubourgs de Casablanca,
               et lui apporter quelques friandises et produits de première nécessité. Dans ces milieux très
               pauvres,  rustiques  et  traditionnels,  j’étais  toujours  accueillie  aux  sons  des  darboukas,
               tambourins et you-you, longs cris de joie aigus et modulés, que poussent les femmes pour les
               mariages, les fêtes et les retrouvailles.
               Peinant décidément à me faire payer par le Don Quichotte, je fus amenée à explorer d’autres
               possibilités. Je me fis engager dans un palais qui jouxtait l’Océan, lieu touristique de diner
               spectacle tenu par une Française à l’imagination créative. Deux splendides gardes en costume
               traditionnel  coloré,  flanqués  d’un  sabre  impressionnant,  en  gardaient  l’entrée.  Des  torches
               accentuaient  l’aspect  théâtral  de  ce  lieu  de  rencontre  des  cultures  berbères,  sahariennes  et
               d’Afrique noire, endroit magique voué au spectacle. Un escalier menait à une vaste salle. La
               scène était, elle, située au cœur de ce palais des mille et une nuits. Les artistes du festival
               permanent  de  la  tradition  orale  et  populaire,  musée  ethnographique  en  mouvement,
               chorégraphie de la diversité humaine, s’y produisaient de vingt et une heures à minuit sans
               interruption :  jongleurs,  chanteurs  jouant  de  leurs  tambourins  et  gnawas,  descendants
               d’anciens esclaves soudanais agitant leurs querquebats, ces grosses castagnettes en métal…
               Des  acrobates,  sous  l’œil  médusé  des  touristes  en  goguette,  se  disposaient  en  quelques
               instants  en  pyramides  humaines,  accompagnés  par  les  you-yous  des  femmes.  La  reine  du
               désert  représentait  le  clou  du  spectacle.  Cette  créature  énigmatique,  hiératique,  toujours
               entièrement voilée de noir, dont on apercevait à peine le visage tatoué recouvert d'un voile
               légèrement transparent, exécutait à genoux une danse du ventre très particulière au rythme
               d'une musique touareg entraînante comme la crête d'un erg qui ondule vers l'horizon en fuite,
               complainte d'amour dans sa plus pure forme traditionnelle qui faisait mystérieusement vibrer
               nos fibres ancestrales. Même dans les loges, nous ne pouvions pas voir son visage.
               En dehors de mon travail, je nouai beaucoup de contacts humains qui nourrissaient mon âme,
               dans le petit peuple de la vieille médina, que je traversais toujours en parfaite tranquillité à
               toute  heure  du  jour  et  de  la  nuit.  Echanges  de  bribes  conviviales  avec  une  mendiante
               unijambiste  de  la  Place  de  France,  interventions  auprès  de  la  police  locale  pour  faire
               régulièrement libérer de petits voleurs : je savourais la proverbiale gentillesse des Marocains.
               Pourtant, les contacts utiles à ma carrière se faisaient trop rares à mon goût. Financièrement,
               l’opération qui changerait ma vie et consacrerait mon statut de femme se trouvait encore hors
               de portée. Le Docteur  Burou, de Casablanca, pionnier de la vagino-plastie, demandait une
               fortune, en dollars sonnants et trébuchants. Rester sur place équivalait à stagner, à s’étioler, à
               végéter.  Quels  que  fussent  les  attraits  immédiats  et  provisoires  de  cette  solution,  elle  me
               devenait inacceptable.



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