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Puis  ce  fut  le  moment  des  formalités  douanières.  Mon  passeport  avait  de  quoi  susciter  la
               curiosité : truffé de tampons attestant de mes voyages, il portait encore la mention « Roland
               Guex, dit Peggy, artiste de cabaret. » Le cliché de la belle espionne passa-t-il par la tête des
               policiers qui m’inspectèrent ? C’est possible. Toujours est-il qu’ils m’enjoignirent poliment
               mais  fermement en  anglais  :  « Madame,  mettez-vous  sur  la  gauche, merci  ! ».  Le  passager
               inconnu avec lequel j’avais fait ce voyage effroyable tenta bien d’intercéder en ma faveur,
               mais en vain.
               Même son assurance de puissant magnat de la presse, personnalité de Beyrouth - ce que je
               découvrirais plus tard - n’y changea rien. Je me trouvai encerclée par des hommes armés qui
               me  conduisirent  en  cellule.  J’y  passai  ainsi  trois  jours  claquemurée,  très  bien  traitée,  mais
               dans l’incertitude totale, sans comprendre le crime qui m’était reproché. Régulièrement, mon
               bienveillant protecteur venait aux nouvelles, mais on l’éconduisait poliment. Heureusement,
               habité  de  la  proverbiale  patience  orientale,  il  ne  céda  pas  au  découragement.  Enfin,  un
               fonctionnaire m’expliqua que j’étais entrée sans visa dans le pays et que j’avais vingt-quatre
               heures pour m’en procurer un à la frontière syrienne. Sur le moment, je n’avais bien entendu
               pas la moindre idée du lieu où se trouvaient ce bureau et cette frontière. Prenant soin de moi
               comme de la prunelle de ses yeux, mon chevalier servant me conduisit à Phoenicia Street, et
               m’installa au Phoenicia Hôtel, du même nom que la rue. Belle démonstration d’hospitalité à
               l’orientale : il s’acquitta avec grâce et prévenance de tous les frais que comporta mon séjour
               dans cet hôtel occidentalisé aux vastes proportions, luxueusement moderne et rassurant.



               Démesure et clinquant
               On appelait à l’époque le Liban « la petite Suisse de l’Orient ». Ce pays, très occidentalisé,
               dans  lequel  cinq  pour  cent  de  la  population  détenait  quatre-vingt-quinze  pour  cent  des
               richesses, représentait le monde de tous les possibles, sur un arrière-fond tape à l’œil et de
               tensions  perpétuelles.  Mode  de  vie  à  l’américaine  et  mentalité  orientale  s’alliaient  en  une
               insolite  alchimie.  Même  si  cette  tendance  amorçait  son  déclin,  des  fortunes  colossales
               s’édifiaient en quelques jours ; on ne comptait qu’en millions, et ne réaliser que de modestes
               affaires passait pour inavouable. Aucun Calvin n’était passé par là pour façonner la mentalité
               de ces amateurs de faste. Au volant de leurs Mercedes, BMW et autres limousines aux vitres
               teintées - confidentialité des affaires et lumière aveuglante obligent - ils roulaient comme des
               seigneurs.  Dans  cette  contrée  de  l’ascension  sociale  fulgurante,  je  prenais  mes  marques.
               Musardant tranquillement dans les rues, je contemplais les amateurs de narguilé (aussi appelé
               chicha),  nonchalamment  installés  sur  les  terrasses  dans  leurs  volutes  de  fumée  à  l’odeur
               fruitée,  la  panse  épanouie  et  l’humeur  paisible.  J’observais  longuement  les  joueurs  de
               backgammon, concentrés sur leur partie comme si leur vie en dépendait. Levant les yeux vers
               les étages supérieurs des terrasses, j’apercevais des vols de pigeons, fétiches du Proche-Orient
               qui atteignent parfois des sommes faramineuses et occasionnent des rivalités interminables,
               pouvant même déboucher sur des meurtres, le défi consistant à intercepter les pigeons des
               voisins.
               Sur la Corniche, le maquillage lourd des femmes et les essences capiteuses me révélaient une
               sensualité presque envahissante.
               Même si je ne le percevais pas encore, j’arrivais dans un pays plein de tension. Le carnage
               ordonné en septembre 1970 par le Roi Hussein de Jordanie dans des camps palestiniens allait
               déclencher  un  engrenage  infernal.  L’autorité  de  cette  dynastie,  installée  par  l’occupant








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