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Arborée  comme  un  porte-bonheur,  j’étais  quelquefois  louée  contre  rémunération  pour  une
               soirée.  De  cette  façon,  j’eus  le  privilège  de  pénétrer  dans  des  maisons  d’une  ostentation
               inouïe, attestant de la réussite décomplexée et triomphante de leur propriétaire. Les sous-sols
               de  ces  fastueuses  demeures  constituaient  un  monde  à  part,  lieu  d’effervescence  où  le  sort
               pouvait décider, en un clin d’œil, de la ruine ou de la réussite de celui qui s’y aventurait. On y
               jouait  des  sommes  astronomiques  au  black  jack,  sous  mon  regard  songeur,  le  temps  d’un
               soupir, devant les sommes colossales qui changeaient de propriétaire aussi vite qu’un éclair
               aurait pu nous foudroyer.
               Ma  carnation  inhabituelle  dans  cette  région,  le  charme  ambigu  de  mon  identité  complexe,
               dont  le  secret  n’avait  pourtant  pas  filtré,  faisaient  des  ravages.  Ma  personnalité  avait
               notamment frappé un haut dignitaire palestinien qui souhaita me rencontrer en tête à tête. La
               solennité du déplacement de cet énigmatique dirigeant, avec son cortège de limousines noires,
               funèbres et silencieuses, comme la protection dont il faisait l’objet, révélait l’importance du
               personnage. De taille moyenne, bien portant, le mystérieux client ne se déplaçait que flanqué
               de gardes du corps. Les rencontres se déroulaient dans un appartement à l’atmosphère ouatée.
               J’étais tétanisée, partagée entre la crainte et la curiosité, ne sachant pas précisément quelle
               serait  la  demande  de  cet  homme  visiblement  important,  économe  de  ses  paroles,  ce  qui
               nourrissait son mystère. Au premier rendez-vous, les gorilles furent priés de rester devant la
               porte. Quand il entra dans la chambre, ce haut dignitaire gradé d’un peuple en lutte, rompu à
               la clandestinité, commença par déposer deux armes de poing qu’il portait à la ceinture, l’une
               sur la table de nuit de gauche, l’autre sur celle de droite. Le ton était donné. Il ne fut pas
               question de rapports sexuels. Le héros se fit langoureusement, interminablement masser, se
               délestant des tensions que sa vie emplie de dangers avait imprimées dans son corps. Tombé
               amoureux  de  mes  pieds,  il  les  palpait  interminablement,  les  contemplait  avec  ferveur  et
               émotion, les embrassait en les léchant subtilement, fasciné, incapable de s’en détacher. Dans
               un destin personnel sacrifié à son peuple, les moments volés à sa cause n’avaient que plus de
               prix. Étrangement, en Orient, j’allais souvent rencontrer ce type de penchants fétichistes. La
               générosité de ce personnage fut à la mesure de son rang : je venais de recevoir de quoi nourrir
               une  famille  locale  pendant  des  mois  si  ce  n’est  des  années.  Les  cadeaux  et  bakchichs
               affluaient.
               Une autre rencontre, d’un tout autre genre mais également extraordinaire, allait me marquer…



               La prophétie
               Le  propriétaire  du  Joker’s  Club  me  fit  une  proposition  que  j’acceptai  assez  rapidement :
               quitter l’Hôtel Phénicia  pour élire domicile dans  un  home pour artistes  lui  appartenant.  Je
               m’installai donc à quelques pas du cabaret dans ce home ; nous y vivions comme une sorte de
               grande  famille  au  mode  de  vie  très  préservé  et  totalement  occidentalisé.    Craignait-on  des
               enlèvements ? Toujours est-il que depuis mon arrivée dans cette nouvelle famille d’artistes en
               tous  genres,  nous  étions  dans  ce  centre  comme  dans  une  bulle,  ne  sortant  pour  faire  du
               shopping  qu’escortées  par  un  ou  deux  vigiles.  Une  sorte  de  couvre-feu  avait  été  instauré,
               règlementant les sorties et les rentrées à des heures précises. Durant mon jour de repos, je me
               rendais tout de même régulièrement au Chat noir, célèbre cabaret dancing du bord de mer,
               connu pour son exubérance tapageuse. Les jet-setters y défilaient pour s’y montrer au volant
               de leurs Rolls Royce, BMW, Mercedes et autres marques, signes extérieurs de richesse. Lors
               de mes sorties dans cette  boîte  à la mode, je fus happée à plusieurs reprises  par le regard
               incroyablement insistant d’une dame très chic, entre deux âges, dont le visage me rappelait






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