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faramineuse était installé au centre de la gigantesque scène un tapis roulant sur lequel six ou
               sept chevaux d’un blanc immaculé arrivaient face à la salle au grand galop. En plein Orient,
               cette  chevauchée  fantastique  sous  une  tempête  de  neige  artificielle  plus  vraie  que  nature
               apparaissait  d’autant  plus  surnaturelle.  Un  visage  de  James  Bond  aux  proportions
               gigantesques avait pour yeux deux aquariums ronds, géants, dans lesquels évoluaient en guise
               de pupilles deux nageuses. Les effets spéciaux se succédaient, offrant au public un univers,
               magique,  féérique,  complètement  irréel.  J’eus  l’extrême  fierté  d’y  être  engagée  avec  mes
               reptiles, pour deux jours, à l’occasion d’un tableau spécial sur la civilisation Inca, dans lequel
               j’incarnais une divinité aztèque offerte en sacrifice sur la cime d’un volcan en éruption.
               Toute ma sensibilité était en éveil car j’étais consciente de traverser une période cruciale de
               ma  vie,  parenthèse  psychologiquement  intense,  initiatique,  fantastique,  qui  nourrissait  mon
               être tout entier. Tous ces horizons nouveaux, ouverts sur des coulisses prometteuses, allaient
               pourtant brusquement s’assombrir, jusqu’au fracas et l’imminente résonance d’une guerre qui
               me chasserait de ce paradis de tous les possibles. Enclose dans ce pays, presque isolée dans
               mon monde hors du temps, peu encline à me pencher sur les réalités politiques du moment
               que  d’ailleurs  j’ignorais  totalement,  je  ne  réalisais  absolument  pas  ce  qui  se  préparait  en
               arrière-plan dans la réalité de ce pays  qui  bouillonnait  depuis  déjà si  longtemps.  Quelques
               signes avant-coureurs auraient pourtant bien dû m’alerter.
               Mon mystérieux amateur de jolis pieds, que je voyais de temps à autre, avait renforcé  ses
               conditions de sécurité au maximum ; son manège étant devenu strictement règlementé, lui-
               même  manifestait  une  nervosité  grandissante.  La  presse  se  faisait  également  l’écho
               d’inquiétantes perspectives dont, dans l’exubérance de mes vingt-quatre ans, je n’avais cure.
               C’était pareil au cabaret, où nous avions d’autres sujets de conversation…


               Départ en trombe

               Nous étions vers la mi-mai. Il faisait un temps beau et sec ; décomposé, Philippe, nerveux
               comme je ne l’avais encore jamais vu, rentra en avance pour m’annoncer : « Une apocalypse
               va nous fondre dessus, il te faut quitter immédiatement le pays ! » Cette économie de mots,
               alliée à la pâleur du messager, visiblement bouleversé, me convainquit de faire vite. Pour la
               forme, j’interrogeai le patron du Joker’s qui confirma la rumeur. Des vagues d'affrontements
               avaient  commencé,  opposant  certains  clans  à  d’autres.  Chevalier  servant  jusqu’au  bout,
               Philippe prit en charge toute l’intendance ainsi que les formalités afin de préparer mon départ,
               pour le moins précipité, avec un sens de l’organisation digne d’un chef militaire. Voulant bien
               obéir aux ordres, j’exigeai toutefois de ne partir qu’à une condition : ne pas voyager sans mes
               malles. Mes exigences acceptées, décors, reptiles, tout fut embarqué rapidement sans incident.
               Mon départ occasionna un véritable défilé de Mercedes qui glissaient subrepticement, comme
               un convoi obituaire, vers l’aéroport. Jetant un dernier coup d’œil sur la corniche qui défilait,
               le rocher aux mouettes sous le soleil couchant, que je quittais pour toujours, j’entendais au
               loin  déjà  de  sourdes  explosions,  des  tirs  d’armes  automatiques,  difficiles  à  localiser.  Sans
               même  avoir  présenté  le  moindre  document,  je  fus  emmenée  directement  sur  le  tarmac.
               Philippe et moi, enlacés, nous séparâmes en sanglotant, avec la promesse de nous retrouver
               bientôt. En hâte, dans  une précipitation  dont  j’avais  l’impression que ma vie dépendait, je
               quittai ce pays, où la lenteur a pourtant ses lettres de noblesse, en cette mi-mai 1972. Je pris
               place, le cœur chaviré, à bord du Boeing 727 prêt à décoller pour un long vol de nuit qui me
               ramenait dans mon pays natal.
               Assommée par la brutalité de l’arrachement et l’accumulation de tant d’émotions violentes et
               variées vécues en si peu de temps, comme absente à moi-même, je me souviens vaguement,



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