Page 81 - ROLAND-GLORIA-DIANE-ET-MOI_Neat
P. 81

travers, toujours avec cette pointe de jalousie qui me mettait mal à l’aise et pourtant…, peu
               intéressées par mon univers qui, de toute façon, ne les concernait pas.
               Tous les soirs, instinctivement, par habitude comme  dans le passé, je m’en retournais vers
               mon monde, mon univers, celui de la nuit, où je retrouvais toujours mes marques, parmi mes
               semblables : les originaux, les excentriques, tous ces personnages qui m’accueillaient, eux, à
               bras ouverts.
               De son côté, même en danger dans un pays où les conflits, depuis mon départ, allaient en
               s’intensifiant, Philippe ne m’avait pas oubliée. Il m’écrivit plusieurs lettres enflammées dont
               seules  les  premières  arrivèrent  chez  ma  mère.  Les  autres  finirent  probablement  déchirées,
               jetées ou brûlées, dérisoire et navrant autodafé motivé par la sempiternelle jalousie d’une de
               mes sœurs. A deux reprises, mon soupirant fera pourtant le voyage Beyrouth-Genève. Comme
               à chaque fois il ne put obtenir de visa, nous n’eûmes la possibilité de nous voir et de nous
               parler qu’à travers la vitre qui séparait la salle d’embarquement de celle des départs.
               En  mon  for  intérieur,  sans  pourtant  trop  y  croire,  j’imaginais  encore  qu’après  la  guerre  je
               pourrais  retourner  dans  ce  pays  qui  m’avait  offert  tant  d’émotions,  de  reconnaissance,  de
               joies, dans lequel je pensais pouvoir connaître un avenir fécond.
               Plus  tard,  Philippe  tentera  à  nouveau  des  retrouvailles  à  Paris  où  nous  passâmes  quelques
               jours et quelques nuits torrides ; retrouvailles qui se solderont par un refus des ambassades
               française et libanaise de lui accorder un droit de séjour  sur le territoire français. Une nouvelle
               séparation forcée, déchirante, marqua la fin de ma relation avec ce garçon, amant passionné
               dont je n’entendrais plus jamais parler après notre dernier baiser.
               En s’écroulant, le Liban absorbait dans sa chute ma carrière qui là-bas, je pense, aurait pu être
               prometteuse. Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille, n’est-ce pas ? Il me restait
               mes décors et mes reptiles, reliques d’une splendeur que j’entendais bien ressusciter, comme
               Beyrouth après les bombes. Tout était à reconstruire, sans aucune garantie de réussite.
               Repartir seule sur les routes était impensable. Mue par la nécessité, je me mis en tête comme
               une obsession de retrouver mon Georges, celui-là même que j’avais chassé comme un mal
               propre à Biarritz, afin de repartir en tournée avec lui comme au bon vieux temps, quatre ans
               auparavant. Mises à part sa jalousie et sa passion du jeu, il représentait pour moi le chauffeur
               et  l’homme  de  main  idéal  qu’il  me  fallait  pour  rebondir.  Restait  la  tâche  complexe  de  le
               retrouver. A Genève, j’avais entendu dire qu’il s’était exilé à Paris, naviguant certainement
               dans  le  monde  de  la  nuit,  du  spectacle  ou  du  jeu.  Armée  de  ma  seule  volonté  et  de  mon
               instinct, une nouvelle fois, je pris la direction de cette ville, théâtre d’épisodes marquants et
               importants  de  ma  vie.  Après  la  foule  bigarrée  de  l’Orient,  je  m’immergeai  dans  le  flux
               anonyme, fluide et terne des Parisiens lascifs en ce mois de juin pluvieux et orageux, sous un
               ciel lourd et peu dégagé. Le lendemain de mon arrivée à pied, sous une pluie battante, je me
               mis  à  arpenter  les  boulevards,  de  Barbès  Rochechouart  à  la  Place  de  Clichy.  Rechercher
               Georges à Paris revenait un peu à retrouver une épingle dans une botte de foin. La pilule était
               amère. Après cent virevoltes, trempée jusqu’aux os, épuisée par la lourdeur de l’atmosphère,
               sur le point d’abandonner mes recherches, je trouvai enfin celui que j’étais venue chercher
               devant l’une de ces boîtes à striptease pour touristes et pigeons de passage, dont il était le
               rabatteur payé au pourcentage, pour son art de la tchatche et d’alpaguer le client.  Le contact
               fut chaleureux mais sans plus. Nous entrâmes tous deux dans un bar ; j’étais trempée de la tête
               aux pieds, comme un chat après l’orage. Devant un café bien noir et amer, tout comme mon
               âme, Georges se mit à me parler des réalités de sa propre existence du moment, ce qui n’allait
               pas m’arranger. Il vivait avec une compagne et ses divers engagements l’immobilisaient sur
               place.  Notre  interminable  discussion,  qui  dura  jusque  tard  dans  la  nuit,  n’y  changea  rien.
               Forcée de me rendre à l’évidence, je dus accepter que le charme produit sur lui par le passé
               était  définitivement évaporé. Abandonnant  donc mon  idée, je réorientai  mes recherches  en
               visitant quelques imprésarios de ma connaissance et décrochai finalement un contrat pour un

                                                                                                       81
   76   77   78   79   80   81   82   83   84   85   86