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travers, toujours avec cette pointe de jalousie qui me mettait mal à l’aise et pourtant…, peu
intéressées par mon univers qui, de toute façon, ne les concernait pas.
Tous les soirs, instinctivement, par habitude comme dans le passé, je m’en retournais vers
mon monde, mon univers, celui de la nuit, où je retrouvais toujours mes marques, parmi mes
semblables : les originaux, les excentriques, tous ces personnages qui m’accueillaient, eux, à
bras ouverts.
De son côté, même en danger dans un pays où les conflits, depuis mon départ, allaient en
s’intensifiant, Philippe ne m’avait pas oubliée. Il m’écrivit plusieurs lettres enflammées dont
seules les premières arrivèrent chez ma mère. Les autres finirent probablement déchirées,
jetées ou brûlées, dérisoire et navrant autodafé motivé par la sempiternelle jalousie d’une de
mes sœurs. A deux reprises, mon soupirant fera pourtant le voyage Beyrouth-Genève. Comme
à chaque fois il ne put obtenir de visa, nous n’eûmes la possibilité de nous voir et de nous
parler qu’à travers la vitre qui séparait la salle d’embarquement de celle des départs.
En mon for intérieur, sans pourtant trop y croire, j’imaginais encore qu’après la guerre je
pourrais retourner dans ce pays qui m’avait offert tant d’émotions, de reconnaissance, de
joies, dans lequel je pensais pouvoir connaître un avenir fécond.
Plus tard, Philippe tentera à nouveau des retrouvailles à Paris où nous passâmes quelques
jours et quelques nuits torrides ; retrouvailles qui se solderont par un refus des ambassades
française et libanaise de lui accorder un droit de séjour sur le territoire français. Une nouvelle
séparation forcée, déchirante, marqua la fin de ma relation avec ce garçon, amant passionné
dont je n’entendrais plus jamais parler après notre dernier baiser.
En s’écroulant, le Liban absorbait dans sa chute ma carrière qui là-bas, je pense, aurait pu être
prometteuse. Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille, n’est-ce pas ? Il me restait
mes décors et mes reptiles, reliques d’une splendeur que j’entendais bien ressusciter, comme
Beyrouth après les bombes. Tout était à reconstruire, sans aucune garantie de réussite.
Repartir seule sur les routes était impensable. Mue par la nécessité, je me mis en tête comme
une obsession de retrouver mon Georges, celui-là même que j’avais chassé comme un mal
propre à Biarritz, afin de repartir en tournée avec lui comme au bon vieux temps, quatre ans
auparavant. Mises à part sa jalousie et sa passion du jeu, il représentait pour moi le chauffeur
et l’homme de main idéal qu’il me fallait pour rebondir. Restait la tâche complexe de le
retrouver. A Genève, j’avais entendu dire qu’il s’était exilé à Paris, naviguant certainement
dans le monde de la nuit, du spectacle ou du jeu. Armée de ma seule volonté et de mon
instinct, une nouvelle fois, je pris la direction de cette ville, théâtre d’épisodes marquants et
importants de ma vie. Après la foule bigarrée de l’Orient, je m’immergeai dans le flux
anonyme, fluide et terne des Parisiens lascifs en ce mois de juin pluvieux et orageux, sous un
ciel lourd et peu dégagé. Le lendemain de mon arrivée à pied, sous une pluie battante, je me
mis à arpenter les boulevards, de Barbès Rochechouart à la Place de Clichy. Rechercher
Georges à Paris revenait un peu à retrouver une épingle dans une botte de foin. La pilule était
amère. Après cent virevoltes, trempée jusqu’aux os, épuisée par la lourdeur de l’atmosphère,
sur le point d’abandonner mes recherches, je trouvai enfin celui que j’étais venue chercher
devant l’une de ces boîtes à striptease pour touristes et pigeons de passage, dont il était le
rabatteur payé au pourcentage, pour son art de la tchatche et d’alpaguer le client. Le contact
fut chaleureux mais sans plus. Nous entrâmes tous deux dans un bar ; j’étais trempée de la tête
aux pieds, comme un chat après l’orage. Devant un café bien noir et amer, tout comme mon
âme, Georges se mit à me parler des réalités de sa propre existence du moment, ce qui n’allait
pas m’arranger. Il vivait avec une compagne et ses divers engagements l’immobilisaient sur
place. Notre interminable discussion, qui dura jusque tard dans la nuit, n’y changea rien.
Forcée de me rendre à l’évidence, je dus accepter que le charme produit sur lui par le passé
était définitivement évaporé. Abandonnant donc mon idée, je réorientai mes recherches en
visitant quelques imprésarios de ma connaissance et décrochai finalement un contrat pour un
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