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enflammer le public venu admirer « le Diana Santiago show » et bien évidemment remplir le
tiroir-caisse. Dans cette perspective, il m’avait spécialement fait confectionner un lit de scène,
une sorte de podium recouvert de velours noir et de rubans à paillettes serti d’une débauche de
strass multicolore qui éclatait sous les feux des projecteurs. Un haut dossier arrière en forme
de cœur complétait le décor, de l’arrière duquel la bombe sexuelle que j’étais censée incarner,
rebaptisée pour l’occasion « Diana Santiago », laissait apparaître progressivement le creux de
ses reins et le bombé de ses fesses au rythme d’une samba. Puis, sur un rythme latino, je
glissais langoureusement sur le devant, me prélassais avec fougue et sensualité pour finir de
m’effeuiller tout en jouant avec un long boa blanc en plumes d’autruche, sublime, créé
spécialement pour moi chez Février, Porte Saint Denis à Paris, maison d’exception
spécialisée en costumes de plumes pour le théâtre, le music-hall, l’opéra, le cinéma et la
haute-couture. Ce merveilleux boa de plumes accentuait ma sensualité et la gestuelle du
numéro, mis en valeur par un éclairage étudié qui soulignait à la perfection mes courbes et
l’éclat de ma peau très blanche. Les jeux de lumières n’éclairaient adroitement que les parties
les plus avantageuses de mon anatomie.
Avec le temps, je subissais insidieusement l’emprise d’une aliénation, situation totalitaire que
je ne percevais pas, totalement assujettie à l’effet dévastateur de mon coup de foudre pour
Harry. Je me retrouvai assez vite intégralement dépossédée de mon emploi du temps, de mon
corps, de ma façon de m’habiller et de l’organisation de mes prestations sur scène. Artiste
sous domination, je vivais absente à moi-même, entraînée dans un tourbillon infernal dans
lequel j’avais été aspirée par amour sans même m’en rendre compte. Un mois ici, un mois-là :
Italie, Allemagne, Hollande, Belgique ; je parcourais l’Europe, travaillant sans relâche. Train,
car, avion, les déplacements succédaient aux déplacements. Dans cette course éperdue, il
n’était plus question de m’imprégner de l’atmosphère d’un lieu, du charme d’une ville, de
jouir de la magie d’un moment de contemplation, assise à boire un petit café sur une terrasse
en regardant passer les gens, de me déterminer sereinement, de penser. Au bouleversement du
corps s’ajoutait un désordre émotionnel usant.
C’est à cette époque qu’épuisée par toutes ces contraintes, je commençai à absorber
régulièrement des somnifères, entre autres le fameux Rohypnol. Benzodiazépine, hypnotique
puissant, ce médicament a souvent été détourné de son usage initial pour être utilisé comme
une drogue. Dix fois plus fort que le Valium, le Rohypnol, autrefois en vente libre, est
aujourd’hui formellement interdit à la vente, car considéré comme un dangereux narcotique.
Je rencontrais un succès fou. En Italie, chaque semaine, je changeais d’hôtel, comme de
cabaret et de petit théâtre : j’y provoquais l’hystérie des mâles latins au sang chaud. Obligée
d’être toujours en représentation, sous les ordres de mon seigneur et maître, il m’arrivait
même de provoquer dans les rues d’ahurissants embouteillages. Sur le plan personnel en
revanche, je ne vivais pas cette apothéose comme un triomphe, mais me sentais plutôt comme
une poupée, un pantin dépersonnalisé. Je devais tenir le rythme effréné de deux shows par
soir. Le deuxième, celui des reptiles, avait aussi été revisité et était le plus épuisant. Je savais
pertinemment que les spectateurs ne voyaient pas au-delà de mon apparence de bimbo
superficielle, de belle et sensuelle charmeuse de serpents. Mais après quoi courais-je et pour
quel bénéfice ? Les frasques amoureuses d’Harry continuaient, lui qui, décidément, aimait les
jeunes et beaux garçons tout en voulant me rendre de plus en plus féminine : ce paradoxe
commençait à me tourmenter et parfois me faisait douter de mes sentiments.
Quand il nous arrivait tout de même, rarement, de nous accorder ensemble un jour ou deux de
repos, nous prenions un avion pour Londres afin d’y faire du lèche-vitrines et parfaire ma
garde-robe, qu’Harry choisissait méticuleusement pour moi.
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