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cabaret de bonne renommée, le Maxim’S, à Gand, en Belgique. De retour à Genève, je louai
               une petite fourgonnette avec chauffeur, seul moyen de pouvoir embarquer avec moi décors,
               reptiles, costumes et vêtements personnels.
               Le magnifique cabaret où j’allais me produire, le Maxim’S, appartenait de notoriété publique à
               un mafieux belge qui, entre autres, louait aussi aux prostituées les vitrines de la rue d’à côté,
               dans  lesquelles  à  moitié  nues,  offertes  aux  regards  et  convoitises  des  passants,  ces  filles
               vendaient leurs charmes, comme cela se pratique volontiers et sans problèmes en Europe du
               nord.
               Grand orchestre, lourdes tentures en velours grenat, classiques décorations de tout bon cabaret
               qui se respecte. Les loges d’artistes se trouvaient au premier étage ; rien ne manquait. Mes
               tournées  passées  m’avaient  enrichie  d’une  vaste  expérience.  Sans  que  je  m’y  attende
               vraiment, mon contrat fut prolongé.
               Ce  fut  pour  moi  l’occasion  de  voir  défiler  des  artistes  du  monde  entier,  parmi  lesquels
               Joséphine Baker. Le soir de son tour de chant, à mon arrivée au cabaret, je ne reconnus pas
               tout  de  suite  la  star,  âgée  de  soixante-six  ans,  chaussée  de  gros  godillots  noirs  paraissant
               horriblement lourds, le visage bouffi, les yeux cachés derrière d’énormes lunettes aux verres
               teintés  de  myope.  Sur  le  moment,  cette  femme  que  j’avais  vue  quelque  dix  ans  plus  tôt,
               merveilleuse, si extraordinaire pas en beauté mais en classe, me fit ce soir-là presque pitié. Je
               garderai le souvenir d’une femme en bout de course à l’expression triste, mais excessivement
               humble  et  douce,  adressant  un  mot  gentil  à  chacun  de  nous,  les  artistes  présents  dans  les
               loges. À cette époque pratiquement ruinée et endettée, elle ne tournait plus que dans de petites
               salles et cabarets de province. La venue de cette grande dame de la danse et de la chanson
               avait mis la ville en ébullition. Le cabaret étant archi complet, des haut-parleurs avaient été
               placés à l’extérieur et transmettaient en direct le tour de chant de la diva sur le retour. Sa voix
               encore belle inondait les rues et la foule se bousculait pour entendre « J’ai deux amours »,
               « Avec un tout petit, petit rien de rien » et tant d’autres.
               Au cours d’une ultime revue parisienne à Bobino en 1975, qu’elle avait pu réaliser grâce au
               soutien de la famille Grimaldi de Monaco et de son ami et protecteur Jean-Claude Brialy, au
               lendemain de la soirée de gala, qui eut lieu le samedi 12 avril 1975, Joséphine Baker mourut
               en sortant de scène, des suites d'une hémorragie cérébrale. Elle est enterrée au cimetière de
               Monaco.
                L’époque changeait : les acquis de mai 68, qu’occupée par d’autres contingences je n’avais
               pas vus passer, faisaient leur chemin, modifiant en profondeur les mentalités et les coutumes
               du métier d’artiste  de cabaret,  jusque-là restées plutôt  respectables.  Le  patron du  Maxim’S
               m’encourageait maintenant avec vigueur et presque autorité à descendre dans la salle sans que
               j’y  sois  invitée  pour  pousser  la  clientèle  à  la  consommation.  Malgré  l’absence  complète
               d’enthousiasme  que  cette  injonction  m’inspirait,  je  m’y  résignai  une  ou  deux  fois,  pour  la
               forme et pour ne pas perdre mon contrat, malgré tout très bien rémunéré.



               Chapitre 6



               Harry, extase et trahison
               Au Maxim’S avait lieu constamment un va-et-vient cosmopolite de musiciens, chanteuses et
               chanteurs,  danseurs,  strip-teaseuses,  illusionnistes  dont  les  contrats  étaient  plus  ou  moins
               longs selon leur célébrité et l’attraction qu’ils présentaient. Le manager - également danseur et
               chorégraphe - d’un petit groupe de tout nouveaux venus, composé de trois danseuses et de lui-
               même, allait susciter chez moi des émotions marquantes, durables et très spéciales. Cet artiste


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