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Chapitre 7



               Faux départ

               Le  grand  saut  se  précisait.  Finances,  volonté  et  encadrement  concordaient  vers  la  mise  en
               œuvre de mon grand projet, manifestation suprême d’un libre arbitre qui guidera toute ma vie.
               Pour m’affranchir de ces quelques centimètres carrés de chair que je n’avais jamais réussi à
               considérer comme miens, née Roland sur ordre de mon père, j’étais prête à risquer ma vie, à
               aller jusqu’au bout de mon rêve et de mes illusions.
               On  chuchotait  qu’au  Brésil,  comme  en  Colombie,  des  médicastres  vénaux  pratiquaient  de
               véritables  boucheries,  dont  certains  patients  téméraires  n’étaient  pas  revenus.  Après  avoir
               soigneusement  étudié  les  différentes  voies  possibles,  je  décidai  de  suivre  les  traces  de
               Coccinelle,  opérée  en  1958  à  Casablanca.  Le  Docteur  Georges  Burou,  après  avoir  mis  au
               monde  des  générations  d’enfants,  s’appliquait  à  faire  renaître  des  adultes  qui,  à  leur
               conception,  avaient  subi  une  erreur  d’aiguillage.  Ce  gynécologue  expérimenté,  d’origine
               algérienne, officiait à la Clinique du Parc, à un jet de pierre du Boulevard Hassan II, assisté
               de  son  épouse  Lisa,  qui  gérait  les  finances  avec  motivation  et  méthode.  Il  était  le  maître
               d’œuvre d’une plateforme souterraine qui permit à plus de huit cents transsexuelles de se faire
               opérer pour s’épanouir dans leur nouvelle identité, avec toute la diversité de tempéraments
               dont  l’être  humain  est  capable.  Dès  l’aube,  ce  passionné  de  l’acte  chirurgical  se  mettait  à
               l’ouvrage. Son intervention terminée, ses patientes, délestées de leur fardeau, allaient vivre
               leur  convalescence  et  porter  leur  questionnement  psychologique  sous  d’autres  cieux.  Des
               confrères, animés de motivations diverses, lui reprocheront, sans rien y changer, son manque
               de suivi. Le génie contesté allait disparaître en 1987, âgé de quatre-vingts ans, noyé sous un
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               bateau qu’avaient financé ses innombrables interventions.
               Titulaire  d’un  passeport  israélien,  Harry  ne  pouvait  obtenir  le  visa  nécessaire  pour
               m’accompagner. C’est donc escortée de ma mère, évidemment prête à tout pour moi, que je
               partis  pour  le  Maroc.  Toute  l’abnégation  et  tout  l’héroïsme  que  peut  inspirer  un  amour
               inconditionnel furent nécessaires à cette femme qui en avait déjà tant vu, pour se mettre en
               route  avec  moi  vers  un  monde  inconnu,  malgré  les  incessantes  pressions  familiales  et  son
               inexpérience des voyages. Jusqu’à la nausée, filles, mari et autres parents bien intentionnés lui
               avaient  ressassé  qu’elle  ne  ramènerait  de  cette  épopée  qu’un  cercueil  plombé.  C’est  donc
               résignée à m’accompagner, moi son enfant de l’impossible, jusqu’au bout de mon destin - que
               je n’avais vraiment pas choisi - qu’elle prépara sa valise. Pour moi, la principale concernée,
               héroïne de ce singulier parcours de vie, les choses étaient bien sûr plus faciles. Animée de cet
               élan fabuleux qu’inspirent les grands projets, j’allais enfin concrétiser mon rêve.
               C’est ainsi que toutes deux nous débarquâmes dans ce pays par essence non démocratique, où
               nous allions tout naturellement emprunter les voies destinées aux VIP, clairement démarquées
               de  celles  du  commun  des  mortels.  Je  retrouvais  dans  les  yeux  de  ma  mère  le  reflet  de
               l’émerveillement  qui  avait  été  le  mien  lors  de  ma  propre  découverte  du  Maroc.  Ce
               foisonnement  de  couleurs,  de  sonorités,  d’odeurs,  de  mouvements,  bouleversaient  un
               imaginaire façonné dans les paisibles petites bourgades du bord du Léman. Légère comme
               dans un songe, je lui faisais les honneurs d’un pays où j’évoluais avec aisance. Le premier
               soir  de  notre  arrivée,  juste  avant  de  ressortir,  nous  déposâmes  simplement  nos  valises  à
               L'Hôtel  Excelsior  (où  Saint-Exupéry  logea  dans  les  années  30)  en  face  du  cabaret  Don
               Quichotte, Place de France rebaptisée Place Mohammed V. Une fois sur la place, les yeux

               15  Ces informations proviennent de mon site, Diane et le sexe des anges, rubrique 48 ans après, « Anecdote à
               propos des premières opérations du Dr Burou racontée par Bambi du Carrousel de Paris. »

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