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rivés sur l’impressionnante muraille d'enceinte et le mythique Bab Borj El Mellah, sublime
               porte d’entrée de l’ancienne Medina, à moins que ce ne fût vers un vol de martinets ou encore
               sous l’effet de l’émotion, ma mère distraite trébucha, s’étalant brutalement de tout son long,
               face contre terre. La chute, heureusement, ne lui laissa en souvenir immédiat que quelques
               bleus aux genoux et une infime égratignure sur le front. Cette culbute, peut-être porteuse d’un
               présage, eut le mérite de me placer face aux aspects concrets de notre voyage. Comment, dans
               cette ville immense, ma maman de plus de cinquante ans, démunie et naïve, se débrouillerait-
               elle si jamais je tirais ma révérence sur la table d’opération ? En toute fin de soirée, de retour
               à l’hôtel après cette première péripétie, une autre surprise de taille m’attendait. Lorsqu’avant
               de nous coucher ma mère et moi ouvrîmes enfin nos valises, je n’en crus pas mes yeux : elle
               n’avait emporté que des vêtements et accessoires noirs, jupes, pullovers, collants, et même
               une charmante voilette de  tulle noir joliment brodée et  bien  rangée. Je l’interrogeai  sur ce
               choix même si j’en devinais la cause. Alors celle que j’aimais le plus au monde, qui m’avait
               donné  le  jour,  me  fit  part  avec  pudeur  et  embarras  des  appréhensions  qu’elle  avait  de  me
               perdre  durant  l’opération  qui  devait  changer  radicalement  le  cours  de  ma  vie.  Un  climat
               funèbre enveloppa subitement la pièce. Les bruits de la rue m’apparaissaient lointains, comme
               venant d’un autre monde. Devant l’acceptation si symbolique et concrètement manifestée de
               ma possible mort, je reçus un choc. Dans quels tourments, dans quelle voie maudite avais-je
               embarqué ma mère adorée à qui j’avais déjà causé tant de tourments, à qui je devais tant ?
               L’esprit brouillé, perturbé, j’allai rencontrer le passeur, le grand prêtre chargé du sacrifice.
               Le Docteur Burou officiait dans un cadre désuet, spartiate, fleurant une discrétion de bon aloi.
               La partie administrative fut méthodiquement discutée dans une pièce anonyme avec l’épouse
               et  trésorière  du  grand  médecin.  Documents  de  décharge,  énumération  exhaustive  des
               antécédents médicaux, et surtout, explications relatives aux précieuses devises dont il faudrait
               me délester, en dollars susceptibles, contrairement à la monnaie locale, d’être sortis du pays
               en toute illégalité.
               Le contact avec le médecin fut excellent. Subtil, humain, très précis, il fut enthousiasmé par
               l’examen clinique qu’il pratiqua sur moi. La qualité de ma peau annonçait une réussite. Munie
               de ces données, je pris congé.
               Mais à peine revenue dans la rue, je sus que je ne me ferais pas opérer au Maroc. Pareils à des
               fétiches et prémonitions pourvus de vertus maléfiques, les habits de deuil et la chute de ma
               mère me poursuivaient comme les effets troublants d’un cauchemar après le réveil. Devant
               ces présages trop lourds de morbidité, il fallait que je m’incline. M’en retournant à l’hôtel, je
               décidai  presque  instantanément  que  l’argent  prévu  pour  l’opération  serait  consacré  à
               enchanter ma mère, à lui faire les honneurs du pays de sa Majesté Hassan II. Devant cette
               femme au destin tellement plus conventionnel que le mien, j’allais faire se déployer les mille
               et un charmes de l’Orient, chatoiement précieux que cette honnête mère de famille garderait
               en elle jusqu’à la fin de ses jours comme un joyau qui éclairerait doucement son jardin secret.
               Avertie  par  téléphone  de  ce  renoncement  provisoire,  ma  famille  respira ;  Harry,  lui,  ne
               broncha pas. Reçues partout un peu comme des princesses, nous vécûmes alors, ma mère et
               moi,  une  communion  initiatique  entre  religion  et  tradition  marocaines.  Cette  parenthèse
               enchantée d’une quinzaine de jours, totalement heureuse, allait nous lier encore davantage.
               Nous  qui  étions  si  différentes,  unies  déjà  par  bien  plus  qu’un  lien  biologique,  nous
               fusionnâmes au-delà même de toutes nos espérances.











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