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               singulièrement celui de Leila Shaïd (que j’eus d’ailleurs également l’occasion de croiser).
               Ses cheveux courts encadraient une figure aux traits pleins, légèrement affaissés. Visiblement,
               ce regard d’une extraordinaire intensité était chargé d’un message important. Le manège se
               produisit  plusieurs  fois.  Que  voulait  cette  femme,  chez  laquelle  je  ne  décryptais  aucune
               sollicitation de nature sexuelle ? Surmontant mon embarras, n’y tenant plus, j’approchai cette
               personne énigmatique et l’invitai à s’exprimer. « J’ai des choses à vous dire ! », me répondit-
               elle posément. Après que j’eus pris place à sa table, tranquillement, elle se mit à me dévider le
               fil  d’une  prophétie  me  concernant.  « D’ici  peu,  vous  allez  voyager ;  vous  rencontrerez  un
               pygmalion qui vous portera aux nues ; vous vivrez une carrière artistique intense mais brève ;
               votre identité sera modifiée et vous rencontrerez un homme d’une grande famille, l’épouserez,
               puis divorcerez. Suivra une longue descente aux enfers, au cours de laquelle, plusieurs fois,
               vous vous retrouverez entre la vie et la mort. »
               Je  pris  cette  prophétesse  pour  une  folle.  Néanmoins,  je  fus  médusée  par  ce  présage,
               paisiblement relaté, mais qui ne correspondait en rien à ce que la vie sur le moment semblait
               m’annoncer. Le destin m’envoyait cette Cassandre alors que je m’envolais, sous les meilleurs
               auspices, vers des hauteurs on ne peut plus prometteuses. Je venais de faire la connaissance
               d’un beau jeune homme d’une grande famille libanaise, tombé fou amoureux de moi. C’est au
               Joker’s Club que j’avais rencontré Philippe, héritier d’une riche dynastie chrétienne négociant
               dans le business du bois. Les manières polies de ce jeune homme, fin de stature comme de
               traits,  toujours  seul,  m’avaient  séduite.  Dans  ce  pays  où  les  relations  sexuelles  « non
               naturelles » sont réprimées par la loi, la découverte de mes « restes » masculins, défiant les
               frontières entre hétérosexualité et homosexualité, n’avait même pas mis ce soupirant en fuite.
               Novice en amour, il savourait avec moi des envolées de volupté et de plaisir insoupçonné,
               qu’il n’avait encore jamais expérimentées.
               Pour lui comme pour moi, l’attrait de l’érotisme nimbait les moments passés ensemble. Ce
               garçon  d’un  charme  fou  me  plaisait  énormément,  même  si  je  gardais  partiellement  la  tête
               froide. Je m’étais mise à rêver d’une vie commune où j’aurais été cajolée, gâtée, aimée par ce
               beau  prince  comme  l’étaient  certaines  princesses  orientales.  Quant  à  Philippe,  lui,  il
               s’encanaillait avec délectation, spectateur et acteur émerveillé des sensations que  lui procurait
               son corps qu’il découvrait. Nous n’établîmes toutefois aucun rapport avec sa famille. Même si
               pour des raisons d’ordre administratif, je continuais à résider en théorie au home, je passais
               une  grande  partie  de  mon  temps  libre  dans  l’appartement  de  mon  amoureux.  Nos  ébats
               passionnés se passaient  au dernier  étage d’un immeuble  de bon standing  face à la baie de
               Beyrouth,  une  des  plus  belles  du  monde.  Dans  cet  appartement  aux  meubles  design,  aux
               teintes  sourdes,  aux  grands  espaces  dépouillés,  ce  nid  d’amour  aurait  pu  ressembler  à
               n’importe  quelle  suite  d’hôtel  occidental  conçue  par  le  designer  Olivier  Mourgue.  Pas  le
               moindre  élément  personnel  pour  y  ajouter  une  touche  intime,  originale.  Peut-être  Philippe
               louait-il ce logement seulement pour nous et nos ébats ? Je n’en saurai jamais rien…
               Professionnellement, je vivais une démesure révélatrice de l’importance des moyens mis en
               œuvre.  Au  Casino  de  Beyrouth,  j’assistai  médusée  aux  spectacles  les  plus  grandioses  et
               originaux de toute ma carrière. Un numéro présentait des bateaux qui arrivaient en scène sur
               l’eau,  un  autre  évoquait  un  épisode  du  glacial  hiver  russe.  Pour  cette  démonstration


               14  Leïla Chahid ou Shahid, née le 13 juillet 1949 à Beyrouth (Liban), fut de 1994 à novembre 2005 déléguée
               générale de l'Autorité palestinienne en France ; depuis, elle occupe ce poste auprès de l'Union européenne, de la
               Belgique et du Luxembourg. Leïla Chahid appartient à la grande famille palestinienne al-Husseini ; elle est une
               petite-nièce du mufti de Jérusalem Amin al-Husseini proche d'Adolf Hitler, une cousine de Yasser Arafat, de
               Moussa Arafat et de Fayçal Husseini ; du côté de sa mère, elle est la descendante directe d'une grande famille
               marocaine, les Chorfas Alami. Elle est l'une des trois promoteurs du Tribunal Russell sur la Palestine dont les
               travaux ont commencé le 4 mars 2009. (Wikipédia).

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