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britannique, était contestée de front par tout un peuple. Ce massacre allait entraîner la création
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du fameux groupe combattant Septembre noir, auteur d’attentats aux quatre coins du monde.
Le chaudron de l’inégalité sociale menaçait lui aussi d’exploser. Des buildings à l’américaine
s’étaient élevés dans une partie de la ville. Depuis le casino, l’un des plus grands au monde,
on pouvait contempler du haut de la falaise une baie splendide. C’est à Beyrouth que je vis
pour la première fois des fast-food, prototypes de cette uniformisation dans le fonctionnel que
l’on trouve maintenant sur tous les continents. Les Libanais, en majorité chrétiens, se
divisaient en une multitude de courants religieux d’obédiences différentes : jésuites,
orthodoxes, arméniens, maronites, druzes, alaouites. Ce peuple, indéniablement fasciné par la
culture occidentale, et dont une grande partie vit en exil, se démarquait nettement des autres
Arabes. Grâce à la présence des religieux chrétiens, le Liban est l’un des premiers pays arabes
dans lesquels s’est répandue l’imprimerie, gage d’ouverture.
Parmi les nombreux établissements où je pénétrai, je ne garde le souvenir que d’un seul
restaurant oriental. Dans ce monde à part, à l’intérieur de grottes ancestrales, jeux d’eau et
éclairages raffinés, divers objets décoratifs de dinanderie en laiton accueillaient les convives.
Entre les tables basses cerclées de banquettes moelleuses, des danseuses du ventre
accompagnées de musique arabe (musique savante) allaient et venaient, attirant l’attention
des hommes qui, subrepticement, glissaient des billets dans leur corsage.
Aux alentours de Beyrouth, on apercevait des bidonvilles encore plus misérables que ceux
entrevus au Maroc. Ces entassements de campagnards de toutes origines ethniques attirés par
les leurres de la ville, abritaient une cohorte de pauvres hères venus de Palestine ou d'ailleurs
pour se réfugier dans ces faubourgs misérables, populations mobilisables par les uns ou les
autres à tout moment parce qu’elles n’avaient plus rien à perdre. Face à une bourgeoisie qui
étalait son luxe avec une arrogance exaspérante, des luttes ouvrières couvaient. Fin 1972, elles
entraîneraient des grèves spectaculaires, des affrontements et beaucoup de morts.
Vers le Mont Liban
Malgré le climat prometteur de cette nouvelle étape de ma vie, la partie était loin d’être
gagnée. Il fallait encore obtenir des autorités ce fameux sésame d’entrée, le visa sans lequel
rien n’était envisageable. Alors que j’avais jusqu’à présent évolué dans un milieu plutôt
protégé, j’allais me mêler à une foule de Palestiniens, Jordaniens, Syriens et autres Sémites
dont je peinais à identifier l’origine précise. J’eus la mauvaise idée de prendre un taxi collectif
déjà bien fatigué par les années et les kilomètres parcourus. Je ne savais pas ce que ce moyen
de locomotion coutumier allait me réserver : les passagers s’y serraient les uns contre les
autres au risque d’étouffer, payant chacun son obole. Le taxi bondé dans lequel j’étais montée
pour me rendre à la frontière syrienne, après plusieurs kilomètres passés sur la petite route
caillouteuse de montagne, se mit à toussoter sérieusement. J’eus droit au classique épisode de
la panne, intermède pratiquement incontournable, qui eut de quoi me surprendre, à quelques
lieues d’une capitale aussi américanisée que Beyrouth. Comme les quelque sept ou huit
passagers qui m’accompagnaient, malgré ma réticence, mes chaussures à talons et ma petite
robe légère, je fus forcée de descendre pour aider les autres à pousser la voiture presque à
bout de souffle qui refusait de grimper une petite pente raide. Enfin, elle voulut bien reprendre
sa route sans notre aide.
13 Rappelons la mémorable prise d’otages d’athlètes israéliens intervenue à Munich, en septembre 1972, qui sert
de point de départ au film de Steven Spielberg, sorti en France en 2006. Dans le monde arabe, cette tuerie
inspirera l’assassinat au Caire, en novembre 1971, du premier ministre de Jordanie par un commando
palestinien.
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