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Noël approchait, le temps devenait humide et froid, moins ensoleillé, et je vivais une crise
               existentielle qui pouvait soit me briser, soit me pousser en avant.
               J’avais  entendu parler du Liban, contrée de légende où d’immenses  fortunes se bâtissaient
               miraculeusement, où l’argent coulait à flots, où des admirateurs transis offraient des rivières
               de diamants aux créatures telles que moi. C’est dans une ambiance de déliquescente nostalgie
               que je pris ma décision. Restait à l’annoncer à Latifa. L’emmener avec moi était impensable
               car  les  formalités  de  sortie  imposées  aux  Marocains  rendaient  son  départ  impossible.  Je
               pensais  bien  provoquer  une  réaction,  mais  pas  d’une  telle  ampleur !  Lorsqu’elle  apprit  la
               nouvelle de mon départ, la jeune fille, bouleversée, se mit à gémir, tel un animal blessé. Tous
               ses espoirs chaviraient, brusquement engloutis dans un gouffre. La mort dans l’âme, je laissai
               à Latifa le secours matériel que je pus. Nos effusions témoignèrent de l’attachement qui était
               né de notre relation.


               Cap sur Beyrouth. Péripéties à l’arrivée
               Je  ne  pouvais  pas  emporter  la  totalité  de  mon  matériel  au  Liban.  Mon  immense  python
               réticulé à œil rouge de quelque quatre mètres fut donné au zoo de Casablanca. En 1991, il s’y
               trouvait toujours, l’espérance de vie pour cette espèce de serpent étant en moyenne de vingt-
               cinq  ans. L’animal  était devenu trop nerveux, dangereux pour moi qui  n’arrivais  plus  à le
               maîtriser correctement. Le cercueil, lui aussi, resta en terre marocaine.
               Le voyage Casablanca - Beyrouth allait durer plus de dix heures : survol de la Méditerranée,
               le long des rivages algériens, tunisiens, puis du bout de la botte italienne, de la Grèce, des
               côtes turques, syriennes, pour arriver enfin au Pays du Cèdre. Après mon embarquement à
               Casablanca, le plus grand aéroport du Maroc, j’allais affronter une traversée homérique, qui
               faillit  me  coûter  la  vie.  Après  plusieurs  heures  de  vol,  on  annonça  en  effet  une  zone  de
               turbulences. Une exhortation à utiliser les masques à oxygène donnait un côté très concret à
               l’éventualité  d’une  catastrophe.  Les  visages  pâlirent  et  les  attitudes  se  crispèrent.  Soudain,
               l’appareil  plongea  dans  un  trou  d’air,  puis  subit  des  secousses  violentes,  répétées,
               interminables, qui le malmenèrent avec une brutalité d’apocalypse. En quelques secondes, la
               tourmente  avait  installé  le  chaos  dans  ce  microcosme  humain  lancé  en  plein  ciel.  L’odeur
               écœurante  et  acide  des  vomissures  piquait  les  narines.  Des  bagages  à  main,  disposés  au-
               dessus  des  sièges,  tombaient  et  jonchaient  le  sol.  Certains  passagers,  tétanisés,  gisaient
               allongés  directement  dans  le  couloir,  résignés  au  pire.  Aussi  terrifiée  que  mes  voisins,  je
               restais  pourtant  droite  comme  une  caryatide,  ne  laissant  rien  paraître  de  ma  détresse  qui
               pourtant envahissait tout mon cops, mon âme et mes pensées. Je songeais au crash du Boeing
               727 qui avait transporté la troupe du Carrousel de Paris et s’était écrasé au-dessus du Mont
               Fuji, le 4 février 1966, causant la mort des 133 personnes à bord. Effarés, les Japonais avaient
               retrouvé  des  lambeaux  de  somptueuses  créatures  au  sexe  d’homme.  Avaient-ils  imaginé
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               quelques Kamis  maléfiques précipités sur leur terre sacrée ? Pensée triviale dans un moment
               tragique :  j’anticipais  la  stupeur  de  ceux  qui  découvriraient  mes  restes,  pour  autant  qu’ils
               fussent encore identifiables…
               Assis à mes côtés, un quinquagénaire libanais, tétanisé lui aussi, s’était  saisi de mon bras,
               qu’il  serrait  à  le  rompre,  enfonçant  ses  ongles  dans  ma  chair ;  il  me  tenait  en  ce  moment
               décisif comme son unique et dérisoire bouée de sauvetage.
               Au petit matin enfin, tel un champ de bataille subitement apaisé, l’avion atterrit à Beyrouth.
               Mon voisin de siège, tortionnaire sans le vouloir, ne savait comment se faire pardonner les
               sévices que, dans sa terreur, il avait bien involontairement infligés à son énigmatique voisine,
               dont, à peine remis de ses émotions, il découvrait sans doute la beauté particulière.


               12  Dans le shintoïsme, divinités, êtres surnaturels.
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