Page 69 - ROLAND-GLORIA-DIANE-ET-MOI_Neat
P. 69

sur  mesure,  même  si  les  moyens  à  sa  disposition  pour  faire  régner  un  ordre  écrasant
               abondaient,  le  chaudron  était  sur  le  point  d’exploser.  Plusieurs  scandales  avaient  éclaté,
               impliquant des membres du gouvernement.
               Le  10  juillet  1971,  jour  anniversaire  du  roi,  le  Palais  festoyait  dans  un  faste  largement
               déployé. Des personnalités locales et d’autres, étrangères, entouraient le souverain. Soudain,
               en une seconde, comme un vol de gerfauts, des militaires firent irruption, et sans la moindre
               sommation, se livrèrent sur le champ à un carnage parmi les dignitaires du royaume et les
               ambassadeurs étrangers. On compta des centaines de morts, mais protégé par sa proverbiale
               baraka, le roi réussit à en réchapper. Interrogé peu après sur les ondes d’Europe 1, il livra ce
               commentaire  lapidaire  mais  historique :  « Je  suis  encore  un  peu  plus  roi  qu’hier… »
               L’exécution  d’officiers,  sur  de  simples  soupçons,  en  témoigna.  Une  véritable  chasse  à
               l’homme allait se mettre en oeuvre, à l’échelle du royaume. Cent cinquante miliciens furent
               immédiatement  exécutés  et  neuf  cents  autres,  capturés  et  embastillés.  Pour  qui  connaît  les
               conditions de détention dans les geôles marocaines, où la torture sévit encore actuellement, il
               y a de quoi frémir.
               Quelques mois auparavant, en Egypte, un putsch avait échoué contre Sadate.
               Une  semaine  avant  le  coup  d’état  manqué,  nous  nous  produisions  à  Rabat,  au  cabaret
               L’Aquarium. Le  10  juillet  au  soir,  jour  de  l’attaque,  nous  nous  trouvions  toutes  encore  à
               l’hôtel. Nous entendîmes des avions survoler tout à coup la grande avenue ; des chars d’assaut
               se déployèrent.  Nous crûmes à une guerre et mîmes un moment pour comprendre. Dès que
               l’information du coup d’état nous parvint, nous reçûmes l’ordre de rester consignées à l’hôtel
               et d’éteindre toutes les lumières. Des fenêtres de nos chambres, nous épiions tout ce qui aurait
               pu nous renseigner sur ce qui se passait au dehors ; nous pouvions voir des hommes allongés,
               cachés sous des voitures, de petits postes de radio collés à l’oreille. Des bruits couraient disant
               que, si le putsch réussissait, nous risquions d’être assassinées. Pendant plusieurs jours, nous
               ne  sûmes  pas  si  le  roi  était  mort  ou  vivant.  D’horribles  histoires  circulaient.  On  racontait
               qu’on avait retrouvé une religieuse clouée sur la porte d’un couvent.
               Claquemurées  dans  notre  hôtel,  nous  nous  retrouvâmes  rapidement  à  cours  de  nourriture.
               Alors que tous ceux qui partageaient ma condition étaient rivés sur place par la crainte, moi,
               poussée  par  la  disette,  inspirée  par  mon  tempérament  aventureux,  je  décidai  de  braver  le
               danger et de partir au ravitaillement. J’enfilai un caftan, mis un foulard (hijab) et, mon sac à
               commissions au bras, je sortis. A peine avais-je fait quelques pas dans la rue qu’une salve
               toute proche d’arme automatique retentit. A quelques mètres de moi, je vis un corps chuter
               d’un arbre. Mais malgré mon effarement et ma frayeur, je poursuivis ma route jusqu’à une
               petite épicerie toute proche restée ouverte. De retour à l’hôtel, je retrouvai les autres artistes
               de  la  troupe  Les  plus  beaux  travestis  du  monde,  surexcitées,  hystériques,  complètement
               affolées. Toutes ces créatures étaient persuadées que je m’étais fait tuer. Elles m’accueillirent
               avec les effusions qu’on imagine, me questionnant jusqu’à plus soif et faisant honneur aux
               vivres courageusement rapportées.
               Quelques  jours  plus  tard,  on  apprit  que  le  roi  avait  été  retrouvé  vivant.  Dans  leur  zèle
               révolutionnaire,  les  conjurés  avaient  coupé  un  ou  deux  doigts  du  cuisinier  français  de  sa
               Majesté.



               Seule
               Après l’attentat raté contre le roi, le calme revenu, la troupe du Magique sexe show, les plus
               beaux travestis du monde, se disloqua. Certaines, laminées par la peur, avaient opté pour le
               retour au pays. Les mésententes chroniques avaient de toute façon eu raison de la cohésion de
               ce groupe fragilisé par la jalousie féroce des unes envers les autres. Climat qui, entre nous,
               était devenu de plus en plus malsain et insupportable.

                                                                                                       69
   64   65   66   67   68   69   70   71   72   73   74