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sur mesure, même si les moyens à sa disposition pour faire régner un ordre écrasant
abondaient, le chaudron était sur le point d’exploser. Plusieurs scandales avaient éclaté,
impliquant des membres du gouvernement.
Le 10 juillet 1971, jour anniversaire du roi, le Palais festoyait dans un faste largement
déployé. Des personnalités locales et d’autres, étrangères, entouraient le souverain. Soudain,
en une seconde, comme un vol de gerfauts, des militaires firent irruption, et sans la moindre
sommation, se livrèrent sur le champ à un carnage parmi les dignitaires du royaume et les
ambassadeurs étrangers. On compta des centaines de morts, mais protégé par sa proverbiale
baraka, le roi réussit à en réchapper. Interrogé peu après sur les ondes d’Europe 1, il livra ce
commentaire lapidaire mais historique : « Je suis encore un peu plus roi qu’hier… »
L’exécution d’officiers, sur de simples soupçons, en témoigna. Une véritable chasse à
l’homme allait se mettre en oeuvre, à l’échelle du royaume. Cent cinquante miliciens furent
immédiatement exécutés et neuf cents autres, capturés et embastillés. Pour qui connaît les
conditions de détention dans les geôles marocaines, où la torture sévit encore actuellement, il
y a de quoi frémir.
Quelques mois auparavant, en Egypte, un putsch avait échoué contre Sadate.
Une semaine avant le coup d’état manqué, nous nous produisions à Rabat, au cabaret
L’Aquarium. Le 10 juillet au soir, jour de l’attaque, nous nous trouvions toutes encore à
l’hôtel. Nous entendîmes des avions survoler tout à coup la grande avenue ; des chars d’assaut
se déployèrent. Nous crûmes à une guerre et mîmes un moment pour comprendre. Dès que
l’information du coup d’état nous parvint, nous reçûmes l’ordre de rester consignées à l’hôtel
et d’éteindre toutes les lumières. Des fenêtres de nos chambres, nous épiions tout ce qui aurait
pu nous renseigner sur ce qui se passait au dehors ; nous pouvions voir des hommes allongés,
cachés sous des voitures, de petits postes de radio collés à l’oreille. Des bruits couraient disant
que, si le putsch réussissait, nous risquions d’être assassinées. Pendant plusieurs jours, nous
ne sûmes pas si le roi était mort ou vivant. D’horribles histoires circulaient. On racontait
qu’on avait retrouvé une religieuse clouée sur la porte d’un couvent.
Claquemurées dans notre hôtel, nous nous retrouvâmes rapidement à cours de nourriture.
Alors que tous ceux qui partageaient ma condition étaient rivés sur place par la crainte, moi,
poussée par la disette, inspirée par mon tempérament aventureux, je décidai de braver le
danger et de partir au ravitaillement. J’enfilai un caftan, mis un foulard (hijab) et, mon sac à
commissions au bras, je sortis. A peine avais-je fait quelques pas dans la rue qu’une salve
toute proche d’arme automatique retentit. A quelques mètres de moi, je vis un corps chuter
d’un arbre. Mais malgré mon effarement et ma frayeur, je poursuivis ma route jusqu’à une
petite épicerie toute proche restée ouverte. De retour à l’hôtel, je retrouvai les autres artistes
de la troupe Les plus beaux travestis du monde, surexcitées, hystériques, complètement
affolées. Toutes ces créatures étaient persuadées que je m’étais fait tuer. Elles m’accueillirent
avec les effusions qu’on imagine, me questionnant jusqu’à plus soif et faisant honneur aux
vivres courageusement rapportées.
Quelques jours plus tard, on apprit que le roi avait été retrouvé vivant. Dans leur zèle
révolutionnaire, les conjurés avaient coupé un ou deux doigts du cuisinier français de sa
Majesté.
Seule
Après l’attentat raté contre le roi, le calme revenu, la troupe du Magique sexe show, les plus
beaux travestis du monde, se disloqua. Certaines, laminées par la peur, avaient opté pour le
retour au pays. Les mésententes chroniques avaient de toute façon eu raison de la cohésion de
ce groupe fragilisé par la jalousie féroce des unes envers les autres. Climat qui, entre nous,
était devenu de plus en plus malsain et insupportable.
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