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Georges, qui ne quittera jamais complètement un petit coin de mon cœur et restera présent
dans mes pensées tout au long de ma vie.
Chapitre 5
En tournée sur plusieurs continents
Le contrat suivant me rapprocha de mon pays, m’amenant à Lyon pour un mois environ. Je
connaissais bien cette ville de la bonne chère, à deux heures de train de Genève, en particulier
le vieux Lyon, ses ruelles sombres où l’on s’attend à voir parler les pierres, et ses traboules au
travers desquelles on peut se perdre, ses habitants un peu froids mais pleins de caractère.
Affranchie de mon amoureux protecteur et des imprévus qu’engendraient ses fantaisies,
j’entendais maintenant tracer ma route, seule et souveraine. Sorties, rencontres, mise en valeur
par mes impresarios, un couple gay de Lyonnais : je m’apprêtais à travailler dans un petit
cabaret connu de la vieille ville, vivier d’étoiles montantes, dont certaines devinrent très
célèbres. C’est dans ce contexte, au début des années 1970, que je fis la connaissance de
Nancy Baker, également travesti, transsexuelle en devenir, meneuse de revue d’origine
réunionnaise, qui restera une amie pour la vie. Immédiatement, notre rencontre déploya sa
magie. L’exquise délicatesse de Nancy et son côté vieille France me conquirent. Cette fleur
des îles présentait une magistrale évocation de la grande Joséphine Baker. Son splendide
corps à la peau mate savamment orné de plumes d’autruche, encore embelli par des éclairages
étudiés, obtenait un grand succès. Plus jeune, alors qu’elle était encore un garçon, Nancy avait
séjourné dans la Principauté de Monaco, où ses arrangements floraux avaient suscité
l’admiration de la Princesse Grace, qu’elle avait rencontrée. Fait rare après l’opération de sa
renaissance : sa vie privée fut aussi heureuse que sa carrière. Aujourd’hui, Nancy Baker vit à
Paris et regarde paisiblement se dérouler l’automne de sa vie, entourée, aimée, respectée et
comblée par de nombreux amis.
Suivit pour nous deux un contrat à Evian, au célèbre cabaret Chez Francis, où le numéro des
reptiles et la présentation du show par Nancy Baker faisaient fureur. Le spectacle était
composé d’autres artistes : Li Shangaï, extraordinaire contorsionniste arrivée tout droit du
cirque de Pékin, Anita Payos, sublime beauté, danseuse traditionnelle créole, Les Vegas, un
couple de prestidigitateurs, ainsi qu’un chanteur dont j’ai oublié le nom. Lors de passages
dans divers cabarets et discothèques de la région, je croisai la route de Nicoletta et d’Hervé
Villard, tous deux au faîte de leur gloire. Le titre phare d’Hervé, « Capri, c’est fini ! », sorti en
juin 1965, faisait toujours un malheur au hit-parade. Quant à celui de Nicoletta, Mamy Blue,
qui venait de paraître, il était classé n° 1.
Nos prochains contrats nous conduisirent, Nancy et moi, en Corse. À l’époque, le seul moyen
de transport vers l’Ile de Beauté était le bateau, non équipé de stabilisateur anti-roulis. Je me
souviens de cette mémorable traversée sur une mer complétement démontée qui suscita
frayeur et mal de mer chez Nancy. Elle eut d’ailleurs bien du mal à s’en remettre. Cette
traversée de Marseille à Ajaccio fut effectuée avec nos nombreux bagages qui nécessitèrent
une armée de porteurs ; cela ne se pratique plus aujourd’hui.
C’est ainsi que je découvris, comme dans un rêve enchanté, la lumière aux mille facettes
scintillantes de ce territoire à la souveraineté contestée, ses paysages montagneux qui
surplombent une mer turquoise et ses fabuleuses criques, dans un univers de rochers fouetté
par les vagues, et son unique ligne de chemin de fer ; jusque dans les années quatre-vingt-dix,
une micheline d’un autre âge parcourait encore presque toute l’île, souvent arrêtée par des
troupeaux de chèvres qui lui barraient la voie. L'arrière-pays nous offrait une variété de
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