Page 70 - ROLAND-GLORIA-DIANE-ET-MOI_Neat
P. 70
Arriva pour moi, qui avais décidé de rester au Maroc, le moment de quitter Nancy Baker : un
arrachement douloureux sur arrière-fond d’incertitude totale quant à notre avenir respectif.
Prendre congé d’une amie si proche, si sincère, avec laquelle j’avais déjà partagé tant de
choses, apprécié tant de moments formidables, de voyages et d’intimité, représentait une
épreuve douloureuse, pour l’une comme pour l’autre. Nous étions toutes deux encore de
fragiles esquifs, qui allions poursuivre notre périple avec les moyens du bord en une quête
commune : notre volonté farouche de devenir des femmes à part entière. Tous nos efforts
seraient tendus vers cette « réassignation hormono-chirurgicale du sexe », ancrage d’une
identité si longtemps rêvée.
Il faudra attendre cinq ans pour que nous nous retrouvions plus tard, toutes deux débarrassées
de nos attributs masculins.
Désemparée et solitaire, je fus réengagée au Don Quichotte, où je peinais à toucher mes
cachets d’artiste. Le frère du patron, tombé malade, margoulin sur les bords, avait en effet
repris la gestion du cabaret et la trésorerie s’en ressentait. J’étais payée à la petite cuillère, et
les sommes qui m’étaient dues augmentaient sans que je sois certaine d’être un jour
complètement rétribuée.
C’est dans cette situation que je fis la connaissance d’une fille ravissante, engagée depuis peu
comme hôtesse au Don Quichotte, amazone blonde platine, à la coupe ultra courte, une belle
jeune femme gracieuse et menue. Cette nouvelle connaissance habitait avec son compagnon
dans une villa du quartier français au-delà de l’ancienne médina. Un personnel local aux petits
soins travaillait dans cette demeure au décor raffiné où se rencontraient Orient et Occident. Le
jardin, débordant d’exubérante végétation, était formidablement entretenu. Pour mon plus
grand plaisir, je fus invitée par la belle blonde à résider chez elle, ce qui, même si je ne
retrouvais pas la même complicité qu’avec mon amie Nancy, rompait un peu ma solitude.
Alors que cette cohabitation s’était engagée sous les meilleurs auspices, quelques jours à
peine après mon installation, j’eus la surprise de constater que le couple s’était soudainement
évaporé dans la nature sans donner la moindre explication. Quel ne fut pas mon étonnement,
un beau matin, de voir la police débarquer dans cette maison ! Elle me trouva en train de
vaquer paisiblement à mes occupations, habillée d’un caftan marocain qui eut l’air de faire
bonne impression. Après m’avoir complimentée sur ma tenue, qui témoignait de mes bonnes
dispositions quant aux usages locaux, les policiers m’invitèrent néanmoins à les suivre au
poste le plus proche. Effarée, j’appris que les tourtereaux qui m’avaient si chaleureusement
accueillie étaient en fait des escrocs pistés depuis plusieurs mois par Interpol. Je fus
interrogée avec suspicion par la police du Roi qui avait présumé que je faisais moi aussi partie
de la bande. Espérant m’extorquer des confidences qui se faisaient attendre, on me montra
une pièce où tout un attirail de torture était utilisé pour les récalcitrants qui ne voulaient pas
collaborer. On me commenta à souhait et dans le détail tout cet effrayant matériel qui avait
souvent raison des têtus comme des effrontés, mais je n’avais rien à dire de plus que ce que je
savais sur les deux lascars qui ne m’avaient jamais parlé de leurs activités mafieuses.
Finalement convaincus de ma bonne foi, les hommes de main de Sa Majesté me relâchèrent.
J’appris quelques jours plus tard, après mon interrogatoire, que le couple avait dans un
premier temps mis le cap sur Tanger, ville refuge des artistes, des prostituées et trafiquants de
tous bords, pour ensuite fuir le pays par la mer. Je n’en entendis jamais plus parler.
La propriétaire de la villa, une Française, se montra pleine d’empathie, solidaire du désarroi
de sa nouvelle locataire qu’elle découvrait. Je pus ainsi rester dans la maison à des conditions
très avantageuses. J’engageai alors comme aide une jeune Berbère à peine sortie de
l’adolescence, au visage tatoué de motifs géométriques. Cette nouvelle venue se prénommait
Latifa, ce qui veut dire « gentille » en arabe. Honorant son prénom, elle faisait preuve d’un
dévouement sans limites, dormant au pied de mon lit alors qu’elle aurait pu occuper une
chambre séparée. Elle prenait en charge l’entretien de la maison comme du linge lavé à la
70