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Arriva pour moi, qui avais décidé de rester au Maroc, le moment de quitter Nancy Baker : un
               arrachement  douloureux  sur  arrière-fond  d’incertitude  totale  quant  à  notre  avenir  respectif.
               Prendre  congé  d’une  amie  si  proche,  si  sincère,  avec  laquelle  j’avais  déjà  partagé  tant  de
               choses,  apprécié  tant  de  moments  formidables,  de  voyages  et  d’intimité,  représentait  une
               épreuve  douloureuse,  pour  l’une  comme  pour  l’autre.  Nous  étions  toutes  deux  encore  de
               fragiles esquifs, qui allions poursuivre notre périple avec les moyens du bord en une quête
               commune :  notre  volonté  farouche  de  devenir  des  femmes  à  part  entière.  Tous  nos  efforts
               seraient  tendus  vers  cette  « réassignation  hormono-chirurgicale  du  sexe »,  ancrage  d’une
               identité si longtemps rêvée.
               Il faudra attendre cinq ans pour que nous nous retrouvions plus tard, toutes deux débarrassées
               de nos attributs masculins.
               Désemparée  et  solitaire,  je  fus  réengagée  au  Don  Quichotte,  où  je  peinais  à  toucher  mes
               cachets d’artiste. Le frère du patron, tombé malade, margoulin sur les bords, avait en effet
               repris la gestion du cabaret et la trésorerie s’en ressentait. J’étais payée à la petite cuillère, et
               les  sommes  qui  m’étaient  dues  augmentaient  sans  que  je  sois  certaine  d’être  un  jour
               complètement rétribuée.
               C’est dans cette situation que je fis la connaissance d’une fille ravissante, engagée depuis peu
               comme hôtesse au Don Quichotte, amazone blonde platine, à la coupe ultra courte, une belle
               jeune femme gracieuse et menue. Cette nouvelle connaissance habitait avec son compagnon
               dans une villa du quartier français au-delà de l’ancienne médina. Un personnel local aux petits
               soins travaillait dans cette demeure au décor raffiné où se rencontraient Orient et Occident. Le
               jardin,  débordant  d’exubérante  végétation,  était  formidablement  entretenu.  Pour  mon  plus
               grand  plaisir,  je  fus  invitée  par  la  belle  blonde  à  résider  chez  elle,  ce  qui,  même  si  je  ne
               retrouvais  pas  la même complicité qu’avec mon  amie Nancy, rompait  un peu ma solitude.
               Alors  que  cette  cohabitation  s’était  engagée  sous  les  meilleurs  auspices,  quelques  jours  à
               peine après mon installation, j’eus la surprise de constater que le couple s’était soudainement
               évaporé dans la nature sans donner la moindre explication.  Quel ne fut pas mon étonnement,
               un beau matin, de voir la police débarquer  dans cette maison ! Elle me trouva en train  de
               vaquer paisiblement à mes occupations, habillée d’un caftan marocain qui eut l’air de faire
               bonne impression. Après m’avoir complimentée sur ma tenue, qui témoignait de mes bonnes
               dispositions  quant  aux  usages  locaux,  les  policiers  m’invitèrent  néanmoins  à  les  suivre  au
               poste le plus proche. Effarée, j’appris que les tourtereaux qui m’avaient si chaleureusement
               accueillie  étaient  en  fait  des  escrocs  pistés  depuis  plusieurs  mois  par  Interpol.  Je  fus
               interrogée avec suspicion par la police du Roi qui avait présumé que je faisais moi aussi partie
               de la bande. Espérant m’extorquer des confidences qui se faisaient attendre, on me montra
               une pièce où tout un attirail de torture était utilisé pour les récalcitrants qui ne voulaient pas
               collaborer. On me commenta à souhait et dans le détail tout cet effrayant matériel qui avait
               souvent raison des têtus comme des effrontés, mais je n’avais rien à dire de plus que ce que je
               savais  sur  les  deux  lascars  qui  ne  m’avaient  jamais  parlé  de  leurs  activités  mafieuses.
               Finalement convaincus de ma bonne foi, les hommes de main de Sa Majesté me relâchèrent.
               J’appris  quelques  jours  plus  tard,  après  mon  interrogatoire,  que  le  couple  avait  dans  un
               premier temps mis le cap sur Tanger, ville refuge des artistes, des prostituées et trafiquants de
               tous bords, pour ensuite fuir le pays par la mer. Je n’en entendis jamais plus parler.
               La propriétaire de la villa, une Française, se montra pleine d’empathie, solidaire du désarroi
               de sa nouvelle locataire qu’elle découvrait. Je pus ainsi rester dans la maison à des conditions
               très  avantageuses.  J’engageai  alors  comme  aide  une  jeune  Berbère  à  peine  sortie  de
               l’adolescence, au visage tatoué de motifs géométriques. Cette nouvelle venue se prénommait
               Latifa, ce qui veut dire « gentille » en arabe. Honorant son prénom, elle faisait preuve d’un
               dévouement  sans  limites,  dormant  au  pied  de  mon  lit  alors  qu’elle  aurait  pu  occuper  une
               chambre séparée. Elle prenait en charge l’entretien de la maison comme du linge lavé à la

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