Page 28 - Le grimoire de Catherine
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COUP DE PATTE
Je suis un petit pion qui vit sur un grand échiquier dans un pays de glaces et de
toundras.
Je suis né dans une immense forêt qui n’a jamais été repérée même par le
cartographe le plus maboul de la terre.
Petit, mais pas difforme ! J’ai une tête bien ronde, une tête à capuchon de lutin, un
ventre rondelet qui rappelle que je suis encore un enfant.
J’ai une ribambelle de frères et sœurs, tous nés comme moi de la main d’un sculpteur
qui nous a libérés d’un grand arbre. Avec sa gouge, il nous a façonnés, les uns après
les autres, dans son atelier enchanté, tout en sifflotant !
Je me souviens des galipettes dans les nids de copeaux aux odeurs enivrantes. Que
de parties de cache-cache dans ce lieu protégé du regard des curieux !
Maintenant, tout a changé. Les oiseaux se sont tus. Je n’entends plus que le
mugissement du vent, ébouriffant au passage les grands loups aux yeux de platine.
Je ne peux même plus regarder par la fenêtre, il y a toujours un plus grand que moi
qui me cache les grandes étendues neigeuses. Plus question d’envisager une
escapade en traîneau pendant la nuit, qui ici, s’éternise.
Je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie !
Je rêve d’un monde poétique, il parait que cela existe, un enfant me l’a dit.
Les enfants détiennent la clé de tant de secrets, faisons leur confiance !
Tiens du bruit… c’est sûrement une levée de perdrix dans les taillis à l’approche
d’amoureux. Non, ceux ne sont que mes amis, les chevaux, des lipitzans.
Ils vivent à l’ombre d’une tour et rêvent de se transformer un jour en zèbres.
Parlons de cette tour, quelle pimbêche, celle-là ! Elle passe son temps à échanger des
œillades avec sa sœur jumelle au-dessus de nos têtes. Il ne lui manque qu’une
collerette pour ressembler à une autruche de parade.
Je dois reconnaître que la vie des tours n’est pas de tout repos car comme tout le
monde le sait, une tour, c’est prévu pour monter la garde. Allons, soyons fair-play avec
elles.
Heureusement, nous les pions, avons des complices de jeu, des farfadets malins
comme des singes, les fous.
Ils se faufilent partout, apparaissent là où ils ne sont pas attendus, entrent dans une
case, glissent dans une autre. Ils récompensent celui qui a bien réfléchi, rossent cet
autre qui a trop souvent le nez en l’air. De sacrés impertinents ces deux-là, ils avancent
masqués, incorruptibles et implacables, renvoyant à chacun ses forces et ses
faiblesses.
Toute cour royale ou autre a toujours besoin de vérité, nommée folie pour être mieux
acceptée.
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