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Ces insécurités incorporées accentuent la vulnérabilité des groupes
dominés. En l’absence de mobilisation collective et d’espérance
émancipatrice, elles peuvent fragiliser les solidarités, aviver les
concurrences et les jalousies « de proximité », donner libre cours à
l’expression des ressentiments. Les classes dominantes ont bien perçu
comment les peurs éprouvées par le plus grand nombre pouvaient être
détournées des causes réelles qui les ont engendrées. La dynamique du
capitalisme propage des risques bien réels à l’échelle planétaire et,
simultanément, crée les conditions de l’instrumentalisation par les classes
dominantes mobilisées pour défendre leurs privilèges et préserver leur
légitimité. Dans des champs sociaux très divers et à des échelles multiples,
les diverses oligarchies convergent progressivement autour d’une stratégie
qui manipule les peurs pour mieux défaire les protections collectives du
monde du travail, pour accroître ses vulnérabilités, et in fine pour conforter
les rapports de forces qui permettent d’extorquer le consentement des
classes dominées.
Sans être exhaustif, on peut repérer la mise en œuvre de cette stratégie que
nous appellerons « libérale-sécuritaire » simultanément à la tête de l’Etat
français et des grandes entreprises, dans les institutions supra-
européennes et dans le champ du capitalisme numérique.
L’état d’urgence sanitaire permet d’accélérer la casse du Code
du travail, d’approfondir la surveillance des populations et de
neutraliser provisoirement les mobilisations
En France, la synchronisation des crises sanitaires et économiques fait-elle
perdre un peu plus de légitimité à un exécutif initialement affaibli ou, au
contraire, lui offre-t-elle de nouvelles opportunités politiques ? De multiples
indices de la perte de légitimité de l’exécutif étaient perceptibles bien avant
la crise déclenchée par le Coronavirus. Les enquêtes d’opinion soulignaient
l’extrême impopularité du gouvernement Macron-Philippe bousculé par la
contestation pugnace du mouvement des Gilets jaunes et par une
mobilisation syndicale d’une longévité inédite contre la nouvelle réforme
des retraites.
A la veille du déclenchement de la pandémie, le pouvoir politique
apparaissait de plus en plus fragilisé par la perte d’appuis annonciatrice de
crise politique à venir. Des prises de position critiques du Conseil d’Etat ou
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