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Nanterre ». Dans les étroites allées que nous traversions, les baraquements, faits de planches
assemblées de bric et de broc, se jouxtaient. Je n’avais encore jamais vu pareils campement,
désolation et misère. Quand la crampe au ventre j’entrai dans la baraque de Mohamed et que
je ne vis là que des hommes, qui pourtant m’accueillirent à bras ouverts, un souffle froid de
crainte me parcourut l’échine, et pour cause… La première nuit, entre l'odeur de renfermé, de
moisi, et les relents corporels de fauves qui émanaient de l’unique pièce dans laquelle je
m’étais laissé embarquer, ne fut pas une partie de plaisir. Au beau milieu de cette première
nuit d’horreur eut lieu une espèce de foire d’empoigne entre ces hommes exilés qu’excitait
l'arrivée parmi eux d’un jouvenceau laiteux, que tous auraient aimé pouvoir sodomiser. J'étais
terrorisé à l'idée que l'un d’eux mette ses désirs à exécution. Heureusement pour moi,
barjaquant en arabe, Mohamed, de façon très autoritaire, remit de l'ordre au sein de cette
petite communauté d'émigrés en manque de sexe depuis Dieu seul savait quand. Dès le
lendemain et les jours qui suivirent mon arrivée au campement, aucun de ces hommes n'osa
plus me faire d'avances et ils finirent même par me respecter et me protéger.
Pour échapper à cette misère et à la promiscuité qui régnait dans le baraquement, je me
rendais par le métro à Saint-Germain-des-Prés où j’arpentais les trottoirs, me faisant
couramment draguer par des hommes, que parfois j’acceptais de satisfaire rapidement contre
rétribution.
L’arrestation
Un après-midi, alors que je parcourais le quartier de St-Germain des Prés, je fus accosté par
deux individus qui me demandèrent tout de go quel était mon tarif. Surpris, je sentis qu’ils
n’étaient pas des clients comme les autres et refusai d’entamer la conversation, continuant
mon chemin et faisant mine de ne rien avoir entendu. Malgré mon refus, je me trouvai
brusquement soulevé de terre par les aisselles et amené manu militari, sans toucher terre,
jusqu'au commissariat de police le plus proche. On m’enferma sans ménagement dans une
cage grillagée. Je me sentais capturé comme un animal dans un zoo ; pendant plusieurs
heures, seul dans ma cage, j'eus tout loisir de méditer sur mon sort. La roue venait de tourner
à mon désavantage et, une fois de plus, je me trouvais pris au piège d'un système policier,
mais cette fois-ci dans un pays étranger. Je me posais mille et une questions. Qu’allait-il
advenir de moi ? Que me réservait-on ? Il fallait pourtant bien faire face à cette arrestation, ne
pas faillir, ne pas trahir, m'en tenir aux classiques renseignements d’identité et rien de plus.
J’échappai au tabassage malgré l’envie des deux agents qui, par contre, ne m’épargnèrent
aucune question. Comme j’en avais déjà l’habitude avec la police suisse, les deux Français
étaient tout autant exaspérés par mon refus de répondre et de collaborer. Je fus une fois de
plus menotté comme un criminel et transféré en fourgon cellulaire au dépôt de la préfecture de
Police de Paris. Brutalement extrait du fourgon, je fus conduit, à ma grande surprise, dans une
salle de vastes dimensions qui contenait plusieurs cellules grillagées. Les hurlements des
écroués, qui résonnaient et faisaient écho dans l'immensité de la salle, donnaient à cet endroit
une atmosphère terriblement sinistre de violence et d'insécurité. Les nouveaux arrivants
défilaient devant un gardien, chargé du cérémonial impressionnant et formel de l’écrou :
inscription d'identité dans un registre, confiscation des montres, des bijoux et de tout autre
objet personnel ainsi que des ceintures, au cas où l'un des détenus aurait l’envie de se pendre.
Pas encore adulte, une fois de plus en rupture avec la société, je quittais le monde de la liberté
pour être jeté dans une cellule au beau milieu de mâles voyous, escrocs, voleurs, tous plus
âgés que moi, prêts à laisser éclater leur violence et leur agressivité. Dans ma geôle qui puait
l’urine, la sueur et la crasse, je ressentis pour la première fois de ma jeune vie une peur
intense et démesurée, presque incontrôlable, à l’idée que là, tout pouvait m'arriver. La tension
entre ces hommes qui s’invectivaient les uns les autres pour un oui ou pour un non était telle
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